L'anarchisme

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                                                                                                  Maurice Jeanniard     

L'anarchisme c'est quoi ?


Depuis longtemps les pouvoirs cherchent à détourner le langage à des fins politiques. Ainsi le terme « Anarchie » a été utilisé comme synonyme de chaos d'une manière très efficace puisque cette définition est maintenant couramment admise.

Pourtant, « Anarchie » signifie étymologiquement « absence d'autorité » ce que les pouvoirs essaient d'associer à « désordre » pour justifier leur existence, pour légitimer le gouvernement.


Les anarchistes ne cherchent évidemment pas à répandre la terreur et le chaos. Nous pensons que nul.le n'a le droit d'exercer son autorité sur autrui. C'est pourquoi il nous semble nécessaire que chacun.e prenne le contrôle de sa vie sans remettre sa liberté entre les mains de professionnel.le.s de la politique.

Parce que nous plaçons la liberté individuelle et collective au-dessus de tout, nous luttons contre toute forme d'autoritarisme (dans les familles, à l'école, au travail...). Adversaires de toute forme de domination, nous rejetons l'état, instrument d'oppression au service des classes dominantes, le système capitaliste, basé sur l'exploitation et la soumission des salarié.e.s face à l'employeur.se, et la Religion, en tant qu'institution imposant ses dogmes . De même nous combattons toute forme de discrimination (sexisme, racisme, homophobie...).

Nous refusons que des millions de personnes vivent dans la misère pendant que quelques autres s'accaparent les richesses. Nous pensons au contraire que le travail et son produit devraient être répartis équitablement, l'un en fonction des capacités de chacun.e, l'autre selon les besoins.

En définitive nous défendons un ordre social basé sur la liberté, l'égalité, et la solidarité dans lequel chacun.e, à tous les niveaux de la société (communes, entreprise, écoles...) puisse participer sans hiérarchie aux prises de décisions qui le/la concernent.

Nos aspirations sont communément perçues comme irréalisables et utopiques. Pourtant hier comme aujourd'hui, malgré une répression systématique, des expériences concrètes sont menées : la Commune de Paris (1871), les bourses du travail, les collectivités espagnoles de 1936 à 1939, des usines autogérées, des centres sociaux, des squats... Nous continuons à défendre un système basé sur la liberté, l'autonomie, l'autogestion, le fédéralisme et la solidarité.

Le pouvoir se maintient grâce à notre passivité ; la société n'est que ce que les êtres humains en font.


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Une toute petite histoire de l'anarchisme

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Texte écrit par Marianne Enckell de la revue Réfractions

En mai 68, lectrice, lecteur, étiez-vous seulement nés ? L'histoire de l'anarchisme ne commence pas dans l'insurrection étudiante et les grèves ouvrières de ce printemps-là, mais un siècle plus tôt, lorsque les ouvriers d'Europe et d'Amérique créaient leurs premières organisations, leurs premiers syndicats. Ou quand Proudhon revendiquait le mot : si c'est votre ordre qui règne, alors oui, je suis anarchiste !

Les anarchistes aiment se raconter des légendes, s'inventer des ancêtres et des héros. Il n'y a pas de mal à ça : sans dieu ni maître, le culte de saint Durruti, des saintes Louise et Emma, voire de saint Ravachol ne fait guère de dégâts, leur geste finit en chansons ou en T-shirts. Mais l'histoire de l'anarchisme est une histoire d'hommes et de femmes en lutte, avides de savoir et de changement social, de culture et d'idéal. C'est aussi une histoire d'erreurs et d'échecs, de confrontations et de succès, et d'une volonté qui n'est jamais abattue. Être exploité ou opprimé ne suffit pas à faire des anarchistes, il faut vouloir en finir avec la domination et porter en son cœur un monde nouveau.

L'histoire des anarchistes est largement absente des manuels et n'a percé dans le monde universitaire que depuis peu. Les lignes qui suivent donnent un aperçu, quelques bribes, des lignes de force, scandées par des chansons.

Ouvrier, prends la machine, prends la terre, paysan ...


Quand les typographes et les ouvriers du bâtiment font grève à Genève, en 1868, des soutiens financiers leur arrivent de plusieurs pays d'Europe : les caisses de secours sont des outils essentiels de la solidarité, « en attendant que le salariat soit remplacé par la fédération des producteurs libres ». A cette époque il n'y a pas de permanents syndicaux ni d'institutions ouvrières établies, mais seulement des sections de l'Association internationale des travailleurs, l'AIT ou « Première Internationale », qui existe depuis quelques années. Dès que les exploités et les opprimés s'organisent, ils savent qu'il leur faut des contacts internationaux pour être plus forts, mieux informés : la mondialisation ne date pas d'hier.

L'AIT fédère à ses débuts tous les courants autonomes du mouvement ouvrier, affirmant que « l'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Mais Karl Marx et les siens veulent en faire un outil de leur politique, subordonner l'organisation ouvrière à la conquête du pouvoir politique et, de manière cohérente, contrôler les activités des sections depuis le Conseil général établi à Londres.

Contre ce centralisme autoritaire, Michel Bakounine et ses amis de la Fédération jurassienne pratiquent le fédéralisme, valorisent l'expérience de la Commune de Paris de 1871, donnent petit à petit forme à ce qui sera le mouvement anarchiste et anarcho-syndicaliste. Pas étonnant qu'ils se fassent expulser ! C'est presque toutes les forces vives de l'Internationale qui se solidarisent avec eux et qui soutiennent le congrès « fédéraliste » convoqué à Saint-Imier, dans le Jura suisse, en septembre 1872.

« L'autonomie et l'indépendance des fédérations et sections ouvrières sont la première condition de l'émancipation des travailleurs » déclare le congrès, qui propose la conclusion d'un « pacte d'amitié, de solidarité et de défense mutuelle entre les fédérations libres » établissant entre elles une correspondance directe et une défense solidaire, pour « le salut de cette grande unité de l'Internationale ».

Sa déclaration la plus connue et la plus citée par la tradition anarchiste porte sur la « nature de l'action politique du prolétariat » : c'est là qu'il est dit que « la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat », que « toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction ne peut être qu'une tromperie de plus et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui » et que « les prolétaires de tous les pays doivent établir, en dehors de toute politique bourgeoise, la solidarité de l'action révolutionnaire ». Difficile de faire plus simple, plus clair !

La branche fédéraliste ou antiautoritaire de l'AIT a eu des sections importantes en Italie, en Espagne et en Suisse, et des groupes moins nombreux en France, en Belgique, aux États-Unis, en Uruguay et en Argentine ainsi que des adhésions d'Allemagne et des pays nordiques. Elle a été le véritable creuset du mouvement anarchiste qui s'est développé dans ces régions. C'est au cours de ces premières années d'existence que la Fédération régionale espagnole, notamment, fait progresser la discussion sur anarcho-communisme et anarcho-collectivisme, et que Ricardo Mella et Fernando Tárrida del Marmol proposent le concept d'anarchisme sans adjectif, qui sera repris avec bonheur aux États-Unis par Voltairine de Cleyre.

L'histoire du mouvement anarchiste commence avec la fin de cette organisation générale de tout le mouvement ouvrier qu'était l'AIT en ses débuts. Les idées anarchistes, elles, ont pris vie littéralement avec Proudhon. Mais elles ont eu des précurseurs, et de taille.

William Godwin est le premier philosophe des Lumières à élaborer, en 1792, une conception opposant la « justice politique » à l'existence d'une sphère politique séparée, à proposer donc l'abolition des gouvernements et des États au profit du bien commun. Sa compagne Mary Wollstonecraft affirme haut et fort les droits des femmes, égalité et autonomie. Bien longtemps avant eux, Etienne de La Boétie avait créé le concept de « servitude volontaire », révélant une autre facette de la domination. D'autres auteurs critiques ou utopistes ont inspiré la pensée et les pratiques des anarchistes.

Aux États-Unis se développe au XIX° siècle un courant libertaire, hostile à toute ingérence de l'État et défenseur de l'autonomie personnelle. Des auteurs comme Josiah Warren, Stephen Pearl Andrews, Lysander Spooner et surtout Henry David Thoreau (La désobéissance civile, écrit en 1849) sont aussi à leur manière des précurseurs de l'anarchisme.

Si tu veux être heureux, nom de dieu, pends ton propriétaire...


L'histoire de l'anarchisme ne commence ni ne finit avec les personnages de noir vêtus, une bombe sous le bras. Certes, la dynamite a été une des formes prisées pour en finir avec le vieux monde. En 1892, les bombes de Ravachol ont détruit les maisons de deux juges qui avaient condamné lourdement des camarades ouvriers pour avoir mené une prétendue émeute le 1er mai de l'année précédente. Le couteau de Caserio a tué un président de la République française en 1894, l'arme de Czolgosz quelques années plus tard un président des États-Unis. Quelques hauts personnages morts ou blessés, pour combien de militants assassinés froidement ou envoyés à vie au bagne ? Et la modernisation de la police internationale, avec la création du prédécesseur d'Interpol en 1898, pour surveiller et brider les subversifs

L'anarchisme propose une idée simple et claire : sans tyran, nous saurons vivre libres et solidaires. Qu'il s'agisse du tsar Alexandre II dans la Russie de 1880, du président Carnot dans la France des « lois scélérates » de la fin du XIX° siècle, plus récemment du général Franco qui a écrasé la révolution anarchiste en Espagne ou de Salazar le satrape du Portugal, les souverains ne sont pas à l'abri d'attentats anarchistes. Rares sont pourtant ceux qui en sont morts, les moyens mis en œuvre étant souvent dérisoires par rapport aux services secrets et aux forces de sécurité des dictateurs. Et d'autres que les anarchistes ont essayé de liquider papes et despotes, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

La « propagande par le fait » ne se résume pas au poignard et à la dynamite. Lorsque cette expression a été créée, elle signalait simplement le passage à l'action directe - affirmation, résistance ou contestation - en complément à la propagande par la parole et par l'écrit, ces outils traditionnels d'un anarchisme éclairé. Les anarchistes les plus légendaires, Ravachol ou Bonnot, sont des héros de pacotille ; mais qu'on lise les défenses d'un Clément Duval en 1887, d'un Emile Henry en 1894 ou d'un Marius Jacob en 1905 devant les tribunaux français, revendiquant l'expropriation des expropriateurs et le droit à l'autodéfense, ils défendent les mêmes valeurs qu'une Emma Goldman prônant et pratiquant le droit à l'avortement et à l'amour libre, qu'un Buenaventura Durruti pratiquant la « reprise individuelle » pour financer projets éditoriaux et soutien aux compagnons emprisonnés. Lorsque Michele Angiolillo tire en 1897 sur le premier ministre espagnol, lorsque Gaetano Bresci tue le roi d'Italie Vittorio Emmanuele en 1900, lorsque Simon Radowitzky abat en 1909 le chef de la police argentine, responsable d'un massacre d'ouvriers lors de la manifestation du 1er mai organisée par la FORA, lorsque Kurt Wilckens liquide le lieutenant colonel Varela en 1923, révolté par l'assassinat sous sa responsabilité de 1500 ouvriers agricoles grévistes en Patagonie, il n'y a pas que les anarchistes pour saluer leur geste et se féliciter de la disparition des tyrans. Organisations ouvrières, journalistes, avocats, et jusqu'à l'opinion publique se mobilisent pour les soutenir ou honorer leur mémoire.

Dans d'autres cas, pour honorable que soit le mobile, le geste de révolte individuel peut avoir des conséquences terribles : qu'il suffise de citer l'anarchiste serbe Gavrilo Princip abattant l'archiduc François-Ferdinand d'Autriche en 1914 ou le conseilliste hollandais Marinus van der Lubbe boutant le feu au Reichstag de Berlin en 1933.

Mais les anarchistes sont les premiers à être victimes de la répression. Huit à dix ans de bagne pour avoir crié « vive l'anarchie » sur une terrasse de bistrot, pour avoir placardé un tract antimilitariste, pour avoir volé des lapins, tel était le tarif si on était un anarchiste connu de la police dans la France des années 1890. Vingt-deux années de prison pour Alexander Berkman pour avoir tenté d'abattre le directeur d'une entreprise qui avait violemment réprimé une grève à Chicago. La chaise électrique pour Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, arrêtés en 1920 aux États-Unis et exécutés sept ans plus tard pour un hold-up qu'ils n'avaient pas commis ; leur ami Andrea Salsedo avait été retrouvé mort sous la fenêtre d'un commissariat de police new-yorkais, tout comme le sera Giuseppe Pinelli à Milan en 1969. Les anarchistes américains d'origine russe ont été déportés à Saint-Pétersbourg dès après la révolution de 1917 ; les militants antifascistes allemands et italiens ont été contraints à l'exil ou envoyés en camp de concentration. Et l'histoire hélas ne s'arrête pas là.

Pas étonnant que l'étendard des anarchistes soit noir, couleur du deuil et de la révolte.


Don't mourn, organize...


L'histoire de l'anarchisme traverse le mouvement ouvrier organisé.

C'est d'abord aux États-Unis, après la fin de la Première Internationale, que les travailleurs relèvent la tête et passent à l'action directe. Dans les années 1880, le ralliement se fait autour de la journée de huit heures, des centaines de milliers d'ouvriers font grève pour la revendiquer. Le 3 mai 1886 à Chicago, un meeting convoqué pour s'opposer aux briseurs de grève se fait brutalement disperser par la police, il y a des morts et des blessés. La manifestation de protestation organisée sur le champ finit en cacophonie : une bombe a tué et blessé flics et manifestants. La condamnation à mort de cinq anarchistes accusés à tort d'avoir inspiré cet attentat suscite une vague de solidarité sans précédent et un mouvement planétaire qui n'est pas prêt de s'arrêter : la journée du Premier Mai, journée du souvenir et de la lutte pour la dignité ouvrière, devient la référence de tout le courant syndical, du plus révolutionnaire au plus compromis. Mais la mémoire dominante évacue vite le rôle qu'y ont eu les anarchistes, comme les partis socialistes vont évincer les anarchistes de leurs réunions. De la Première Internationale, ils n'ont en effet retenu que le primat du parti politique sur l'organisation autonome des prolétaires.

Les anarchistes ripostent en développant leur présence sur le terrain des luttes ouvrières, en pratiquant l'action directe, en ouvrant des lieux comme les Bourses du travail. Au début du XXe siècle, la CGT française entend organiser l'ensemble des ouvriers en dehors de toute ligne politique ; selon la Charte d'Amiens, son texte fondateur, le syndicalisme se suffit à lui-même. En revanche la FORA argentine et la CNT espagnole, qui naissent à la même époque, sont des organisations révolutionnaires de type syndical qui, prônant l'abolition du salariat et le refus de la politique politicienne, visent le communisme libertaire comme but final. A une différence près, toutefois : la CNT est étroitement liée à « l'organisation spécifique », la FAI anarchiste, tandis que la FORA entend éduquer ses membres en son sein même pour les conduire à adopter le communisme anarchiste. Les Industrial Workers of the World, aux États-Unis, développent à la même époque des techniques originales d'organisation, d'action directe, de sabotage et de propagande : c'est dans ce cadre-là, par exemple, qu'apparaît le chat noir des anarcho-syndicalistes et que Joe Hill met des paroles révolutionnaires sur des airs de cantiques connus de tous : « Ne portez pas le deuil, organisez-vous ! » Le modèle des IWW, avec son refus radical des négociations collectives, se répandra au Chili, en Afrique du Sud, en Australie, où ses militants seront notamment en tête du mouvement antimilitariste en 1914. La SAC suédoise, quant à elle lutte contre le monopole de la centrale syndicale LO, développe le système du « tarif syndical » comme alternative aux négociations collectives. CGT et IWW ont de leur côté institué le label : on voit encore parfois, notamment sur des imprimés, l'indication « ce travail a été effectué par des ouvriers syndiqués ».

La discussion, entamée au congrès anarchiste d'Amsterdam en 1907 par Pierre Monatte et Errico Malatesta, dure aujourd'hui encore pour savoir si l'organisation syndicale suffit comme organisation révolutionnaire, si le syndicat est la cellule de base de la société future, ou s'il est intrinsèquement réformiste, ou encore s'il doit être doublé d'une organisation anarchiste « spécifique ».

Lorsque le Parti communiste d'Union soviétique cherche à prendre l'hégémonie sur le mouvement syndical international, les anarcho-syndicalistes redonnent vie à l'AIT en 1922, avec treize organisations représentant un million et demi de travailleurs. Elle fédère les luttes développées au cours des années précédentes, avec leurs armes spécifiques : grève générale, solidarité, boycott, sabotage, et développe les armes culturelles avec une série de revues de qualité comme Die Internationale en Allemagne ou le Suplemento de la Protesta en Argentine.

La crise économique des années 1930 puis le fascisme portent un coup dur aux organisations radicales. Les syndicats socialistes et communistes se replient sur des positions défensives ou nationales, les compagnons sont forcés à l'exil, les sections de l'AIT se vident de leurs membres dans plusieurs pays. La révolution espagnole et la guerre civile seront l'occasion d'un fort mouvement de solidarité, mais provoqueront aussi des divisions et des conflits inattendus.

Après des années de latence, on voit réapparaître aujourd'hui de solides mouvements anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires dans nombre de pays, sous diverses étiquettes.

Nostra patria è il mondo intero...


L'histoire de l'anarchisme traverse les révolutions du XXe siècle et les frontières. La Commune de Paris de 1871 avait attiré la solidarité active de militants de l'AIT d'Italie, de Pologne, de Suisse qui avaient participé aux combats ; et les communards qui durent s'exiler en Suisse, en Belgique, en Angleterre ou en Espagne y furent accueillis comme des frères.

Emiliano Zapata au Mexique a été inspiré par l'anarchiste Ricardo Flores Magón. Pendant les années révolutionnaires, de 1910 à sa mort en 1919, il mène ses troupes sous le drapeau de Tierra y Libertad, un slogan dont l'écho est arrivé jusqu'à nos jours : venu de la Russie du XIXe siècle, il est passé par l'Espagne pour retourner au Chiapas.

Dans la Russie révolutionnaire, de 1917 à 1921, les anarchistes - plusieurs sont arrivés de gré ou de force de leurs pays d'accueil, la France, les États-Unis - défendent l'idée des conseils ouvriers, les soviets, contre le pouvoir du Parti et de ses bureaucrates, avant que ces derniers ne les forcent à l'exil. En Ukraine, Nestor Makhno mène l'insurrection paysanne contre les Blancs contre-révolutionnaires, puis contre les Rouges qui veulent en finir avec les anarchistes ; dans l'île de Cronstadt, marins et soldats instaurent une Commune libre qui tiendra jusqu'à ce que l'armée rouge aux ordres de Trotsky l'écrase. Exilés à Berlin, puis à Paris et à Detroit, les anarchistes russes continuent leurs publications, débattent de leur expérience, participent à la construction des organisations, comme le montrent notamment la Plate-forme élaborée par Piotr Archinov et la « synthèse » développée par Voline sur la base de celle de Sébastien Faure.

En Chine, des jeunes gens ayant étudié en France diffusent les idées anarchistes pour lutter d'abord contre les « seigneurs de la guerre », puis contre l'hégémonie du Parti communiste. Ils sont surtout implantés dans le mouvement ouvrier du sud du pays et actifs dans les grandes grèves de 1927 à Canton et à Hong Kong. Le romancier Ba Jin (Li Pei Kan) traduit les classiques anarchistes et publie plus tard une série de brochures en soutien à la révolution espagnole. En Bulgarie, les anarchistes ont participé au mouvement national révolutionnaire du XIXe siècle, cherchant à lui donner un caractère insurrectionnel. Pendant la dictature fasciste et la Seconde Guerre mondiale, ils survivent dans la clandestinité pour se réorganiser sitôt après : en 1945, leur hebdomadaire tire jusqu'à 30 000 exemplaires. A Cuba, les anarchistes publient leur premier journal en 1886 et sont rapidement actifs dans le mouvement ouvrier syndical et culturel. Ils sont aux premiers rangs des luttes contre la dictature de Machado et celle de Batista. Dans ces trois pays, les anarchistes ont été parmi les critiques les plus lucides des dictatures, les plus radicaux des révolutionnaires, avant que les partis communistes staliniens au pouvoir ne se défassent d'eux par la violence.

Dans les mouvements des conseils en Allemagne, en Italie et en Hongrie, en 1918-1920, les anarchistes ont mis toutes leurs forces et subissent les plus fortes répressions. Gustav Landauer, commissaire à l'éducation de la Commune de Munich, est assassiné en 1919, peu après Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, les leaders socialistes révolutionnaires ; le poète Erich Mühsam, après des années de prison, meurt assassiné en camp de concentration en 1934. La Commune de Budapest est écrasée dans le sang ; les occupations d'usines de 1920 en Italie, témoignant de la croissance du syndicalisme révolutionnaire, sont sabotées par les socialistes qui ouvrent la voie à la « contre-révolution préventive » organisée par les bandes fascistes et l'État.

Émigration et exil sont souvent le seul moyen d'éviter la mort violente ou les années de prison. Elisée Reclus vit en Suisse après la Commune de Paris, Pierre Kropotkine en est expulsé et trouve un refuge précaire en France, puis en Angleterre. Les Italiens Errico Malatesta et Camillo Berneri sont pourchassés d'un pays à l'autre. Les anarchistes juifs de Pologne, d'Ukraine et d'Allemagne essaiment à Londres (où un autre émigré, Rudolf Rocker, devient leur « rabbin goy »), aux États-Unis et à Buenos Aires, où ils publient longtemps journaux et livres en yiddish. Les exils successifs d'Emma Goldman et d'Alexandre Berkman ont donné son titre à un beau recueil de lettres, Nowhere at home, nulle part chez soi. Ou partout chez soi, quand partout on trouve des compagnons, on recrée des groupes, on échange publications et correspondance ?

« Notre patrie est le monde entier, notre loi la liberté », chantent les anars italiens. Déportés en Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris, Louise Michel et Charles Malato y rencontrent les Canaques et leur aspiration à l'autonomie ; fonctionnaire en Indonésie, Multatuli quitte ses fonctions pour dénoncer le colonialisme néerlandais dans son roman Max Havelaar ; étudiants à Londres, Jomo Kenyatta et Julius Nyerere suivent les discussions du groupe Freedom ; plus récemment, insoumis et déserteurs français et américains dénoncent les guerres impérialistes en Algérie et au Vietnam. Soutenir les luttes de libération « nationale » sans soutenir les États en devenir reste un défi aujourd'hui encore. L'apparition récente de groupes anarchistes en Indonésie, aux Philippines, au Nigeria, stimulés évidemment par des jeunes gens formés dans des universités du Premier Monde et nourris de l'internet, changera-t-elle la donne ?

Quand nous en serons au temps d'anarchie..


En 1901, Francisco Ferrer fonde à Barcelone l'École moderne, qui s'inspire du rationalisme scientifique et fait confiance au progrès. Elle vise la libération de l'individu et la formation d'hommes et de femmes capables de transformer la société. Elle prône la coéducation des sexes et des classes sociales, afin d'attaquer à la racine les préjugés et de préparer des générations futures lucides. Vers la même époque, Paul Robin et Sébastien Faure ont dirigé en France des écoles libres où la pédagogie était basée sur la liberté, la confiance, la mixité, la combinaison entre travail manuel et travail intellectuel. Mais c'est l'expérience de Ferrer qui aura le plus d'écho : après son assassinat en 1909, et portées par la vague de sympathie et de solidarité, des Écoles modernes, des Écoles Ferrer se fondent au Brésil, en Suisse, aux États-Unis, en Italie… La pédagogie active et les écoles alternatives actuelles se sont toutes inspirées, directement ou non, de ces prédécesseurs. En Angleterre (avec l'école de Summerhill entre autres) et aux États-Unis, les écoles libertaires sont encore nombreuses malgré les difficultés que leur fait le système officiel. Plus récemment il s'en est créé en Espagne (Paideia), en Australie (School without walls), en France (Bonaventure).

Il ne s'agit pas d'éduquer les enfants seulement : « La tâche révolutionnaire consiste d'abord à fourrer des idées dans la tête des individus » (Jean Grave). La première activité d'une organisation ou d'un groupe anarchiste est souvent la publication d'un journal, de brochures, de tracts. C'est par dizaines de milliers que se vendaient les textes de Kropotkine, de Grave ou de Malatesta publiés au début du siècle par les Temps Nouveaux. René Bianco a inventorié près de 2000 périodiques anarchistes de langue française de 1880 à 1980, les autres langues ne sont pas de reste. De la presse à main à la quadrichromie et aux photocopieuses performantes, la « propagande par l'écrit » est une arme de prédilection des anarchistes ; nous en témoignons encore ici.

« Devenons plus réels », disait Bakounine aux ouvriers de Saint-Imier en 1871 : que l'organisation révolutionnaire se double d'une « vraie solidarité fraternelle, non seulement en paroles, mais en actions, pas seulement pour les jours de fêtes, de discours et de boisson, mais dans [la] vie quotidienne ». Communautés et coopératives en sont un exemple ; par le passé, des individus et des groupes ont établi des « colonies libertaires », de Belgique (Colonie L'Essai) au Brésil (La Cecilia), de France (Aiglemont, Romainville, etc.) au Paraguay (Mosé Bertoni) ; en Uruguay, la Comunidad del Sur fondée il y a cinquante ans s'est reconstituée après un long exil en Suède ; après mai 68, on est allé faire du fromage de chèvre et manger des châtaignes dans des hameaux désertés de France du Sud, peu nombreux ceux et celles qui ont résisté à la dureté des conditions de vie. Dans leurs athénées libertaires et leurs bibliothèques populaires, les anarchistes espagnols ou argentins ont diffusé depuis un siècle culture, connaissances scientifiques et préparation révolutionnaire. Les individualistes, surtout eux, ont prôné et pratiqué les langues internationales, ido ou espéranto, manière d'abaisser frontières et barrières. L'objection aux impôts, aux vaccins, aux institutions du mariage, du vote et de l'armée participe de la même démarche. Aujourd'hui, c'est de par le monde que fleurissent les espaces autogérés, squats ou infokiosques où l'on essaie de vivre sans argent ni maître, où l'on invente de nouvelles formes d'échanges et de manifestations publiques.

Si les anarchistes ont soif d'une culture sans domination, des artistes leur ont offert de quoi l'enrichir. Les impressionnistes Pissarro, Luce et Signac, les peintres et graveurs Steinlen, William Morris, Frans Masereel, Karel Kupka, Man Ray, plus récemment Flavio Costantini, Enrico Baj, Cliff Harper, Soulas et d'autres ont donné des illustrations à la presse anarchiste et des œuvres originales aux caisses de solidarité. Joe Hill, Erich Mühsam, Eugène Bizeau, Stig Dagerman ont écrit poèmes et chansons, Joan Baez, Georges Brassens, Léo Ferré, Paco Ibañez, Fabrizio de André ont chanté dans des meetings avant les Poison Girls, les Black Bird de Hong Kong ou les Binamé bruxellois. Les films de Jean Vigo, d'Armand Guerra, de Jean-Louis Comolli, les représentations du Living Theatre ou d'Armand Gatti sont autant d'hommages à l'anarchisme.


A las barricadas, por el triunfo de la Confederación...



Le plus beau chapitre de l'histoire de l'anarchisme est évidemment la révolution espagnole de 1936, malgré ses suites tragiques. Pendant plusieurs mois, ouvriers et paysans ont vécu le communisme libertaire dans les usines et les villages, dans les milices, dans les familles, dans les services publics ; des dizaines de milliers de femmes ont participé à l'organisation des Femmes Libres. Mais ils devaient aussi faire la guerre pour défendre la nouvelle société qu'ils créaient.

La confédération anarcho-syndicaliste CNT, fondée en 1910, avait mis toutes ses forces dans l'éducation du peuple, la pratique de l'organisation et la préparation de l'insurrection. Avec la Fédération anarchiste FAI, des tentatives révolutionnaires sont lancées de 1932 à 1934 dans plusieurs régions du pays : constitution dans les villages de collectivités communistes libertaires, assaut contre les casernes et les mairies, qui renforcent l'enracinement populaire de l'anarchisme mais suscitent une répression démesurée et la polarisation d'avec la gauche politique. En juillet 1936, les anarchistes sont toutefois prêts à riposter au coup d'État du général Franco et montent « aux barricades, pour le triomphe de la Confédération », la CNT : le mouvement des collectivisations démarre aussitôt, en même temps que la constitution de milices.

La solidarité des compagnons étrangers est immédiate ; des centaines d'anarchistes français, italiens, allemands, argentins, suisses quittent leur travail dès le mois d'août 1936 pour aller se battre en Espagne contre le fascisme et pour la révolution sociale. Vingt-cinq anarchistes chinois arriveront jusqu'à Marseille avant de devoir rebrousser chemin. Des camions de vivres et de vêtements, sous lesquels sont souvent dissimulées des armes, cahotent à travers les Pyrénées et passent la frontière sous les vivats.

Bien différente est l'attitude des démocraties européennes et de la gauche socialiste et communiste, qui craignent la généralisation de la guerre et la victoire de la révolution et adoptent une politique de non intervention. Elles ouvrent ainsi la porte à l'appui massif de Mussolini et d'Hitler aux fascistes espagnols : ils leur envoient troupes, avions et armement lourd. Ce n'est qu'en octobre que l'URSS change de tactique et encourage la constitution des Brigades internationales, sévèrement encadrées, dont une des missions sera de briser l'élan révolutionnaire du peuple au profit de la guerre.

Les fronts se sont multipliés ainsi que les victimes, les milices anarchistes manquent d'armes et de munitions, les usines collectivisées improvisent véhicules blindés et obus. Peu à peu, l'industrie tout entière devient industrie de guerre ou d'arrière-garde, et « la guerre dévore la révolution », comme l'écrit alors le libertaire français Pierre Ganivet. Dans son isolement, jugeant prioritaire la défense du front antifasciste, la CNT prend la décision discutable d'entrer en septembre déjà dans le gouvernement de Largo Caballero, puis d'accepter du bout des lèvres la militarisation des milices. Place est ainsi faite aux staliniens pour s'attribuer la direction de cette guerre. En mai 1937, ils s'attaquent de front aux anarchistes et au POUM à Barcelone, assassinant Camillo Berneri qui avait été un des plus fiers critiques de la participation de la CNT au gouvernement. Cette dernière, prise entre deux feux, ne sait qu'appeler au calme.

Les collectivités de Catalogne et d'Aragon seront bientôt reprises en main, celles du Levant tiendront encore plusieurs mois. En février 1939, Barcelone est prise par les troupes franquistes, en mars c'est au tour de Madrid. Des milliers d'anarchistes et de républicains sont massacrés ou emprisonnés, des centaines de milliers prennent la route de l'exil et se trouvent confinés dans des camps établis à la hâte sur les plages française de Méditerranée.

Le mouvement libertaire s'est reconstitué en exil, avec la CNT, la FAI et les organisations de jeunes et de femmes, avec les divisions inéluctables que provoque ce genre de situation. À l'intérieur de l'Espagne, la CNT s'est aussi reconstituée sans cesse dans la clandestinité, au prix de nombreux morts et d'interminables années de prison. C'est le même sort qui a échu aux guérilleros cherchant à remonter un mouvement de résistance et à nombre de militants ayant tenté d'en finir avec Franco, jusqu'à ce que celui-ci en finisse à lui seul en 1975.


Rue Gay-Lussac,les rebelles n'ont qu'les voitures à brûler...


Mai 68 n'a pas commencé au mois de mai 1968. Les étudiants avaient bien oublié que l'anarchisme avait relevé la tête en France et en Italie, dès la guerre terminée en 1945 ; on avait bien oublié, dans les années d'abondance, le courage de ceux qui publiaient des journaux, reformaient les organisations, renouaient les contacts. Dans leurs exils, les anarchistes espagnols ont contribué à maintenir la flamme du mouvement, même s'ils se sont posés parfois en modèles indépassables ; l'antifranquisme militant a sans doute été, tout autant que le mouvement contre la guerre du Vietnam, un des déclencheurs de Mai 68.

Depuis la prise du pouvoir des partis staliniens dans les « démocraties populaires » d'Europe de l'Est et en Chine, seules de faibles voix y témoignaient encore d'un fier passé anarchiste. Dans les pays occidentaux et dans les Amériques, les partis communistes s'arrogeaient la seule opposition bruyante au capitalisme et aux démocraties libérales. C'est dire si le monde s'est étonné de voir la graminée anarchiste reprendre racine.

Aux États-Unis, les vieux compagnons d'origine russe, italienne, espagnole ont eu eux-mêmes de la peine à se reconnaître dans les hippies et les étudiants en colère ; en Allemagne, il n'y avait qu'une poignée d'anciens, Augustin Souchy, Willy Huppertz, Otto Reimers, qui publiaient de modestes bulletins. En quelques années, les librairies se sont soudain remplies de livres de poche sur l'anarchisme (et sur tous les courants de gauche), rééditions, anthologies, essais ; les professeurs ont commencé à accepter des recherches sur la révolution espagnole, sur Makhno et Cronstadt, des études de presse, puis des travaux féministes et de l'histoire orale. En quelques années s'est constituée une culture anarchiste de base, accessible et acceptée.

Dans l'Europe du Sud, l'anarchisme n'avait pas été totalement occulté, mais là aussi la diffusion des idées et des pratiques s'est accélérée, ainsi que celle du A cerclé sur les murs. Lorsque le Brésil a connu une brève période démocratique, des ouvrages étaient envoyés clandestinement au Portugal où la férule de Salazar inerdisait l'étude de l'histoire du XXe siècle. Dans l'Espagne écrasée sous le joug de Franco, la jeune génération cherchait ses racines, interrogeait ses pères, publiait sous le manteau. Dès la mort du dictateur, des centaines de groupes ont adopté le beau nom de CNT.

En 1984, année symbolique s'il en est, quelques milliers d'anarchistes ont convergé vers Venise pour y écouter des conférences, participer à des débats, assister à des concerts, visiter des expositions, se raconter leurs pratiques. En 1993, ils étaient presque aussi nombreux à Barcelone pour l'Exposition internationale. Lieux privilégiés que ces grands forums pour faire se rencontrer non seulement des compagnons de langues et de cultures diverses, mais des générations différentes, tenants de l'anarchisme classique et jeunes squatters, universitaires chenus et punkettes bariolées. Entre ces deux réunions, la géographie de l'anarchisme avait pris de nouvelles dimensions : dans les pays d'Amérique latine et en Europe de l'Est se constituaient ou se reconstituaient des groupes, des publications, des mémoires. Ce développement multicolore et multiforme n'a pas arrêté depuis lors : les anarchistes ont bel et bien un avenir.

Tous les copains de la Commune ne sont pas morts sans rien laisser....


Ces quelques notes demandent bien sûr à être étoffées, si elles ont su piquer votre curiosité.

Max Nettlau est considéré comme « l'Hérodote de l'anarchisme », mais sa réputation oublie qu'il est avant tout historien des idées, et bien moins du mouvement. Pour les lecteurs francophones, ses ouvrages sont difficiles d'accès. Des auteurs récents ont suivi ses traces, Jean Préposiet (Histoire de l'anarchisme, 1993), Nico Berti (Il Pensiero anarchico, 1998). Peter Marshall (Demanding the Impossible, 1992) a tenté une histoire générale du mouvement anarchiste dans le monde, de ses luttes et de ses réalisations. Pour les grandes lignes, on peut bien sûr lire Daniel Guérin (L'Anarchisme, nombreuses rééditions depuis 1965, et l'anthologie Ni Dieu ni maître, rééd. 2000), regarder l'album de Domenico Tarizzo (L'Anarchie, 1978) et se passionner pour le beau roman de Michel Ragon, la Mémoire des vaincus (Livre de Poche). En collection Que Sais-Je, on préférera Gaetano Manfredonia (L'Anarchisme en Europe) à l'ancien Henri Arvon (L'Anarchisme). Les actes d'un colloque sur l'anarcho-syndicalisme dans le monde, tenu à Paris en 2000, ont été publiés sous le titre Histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire. Dans les actes de deux autres colloques, la Culture libertaire et l'Anarchisme a-t-il un avenir (ACL, 1997 et 2001), plusieurs chapitres parlent de l'histoire du mouvement. D'autres travaux portent sur une période ou un pays, et les biographies et autobiographies de militantes et de militants sont trop nombreuses pour être citées ici. En langue française, le catalogue de la librairie Publico à Paris, celui de La Gryffe à Lyon et la Feuille mensuelle d'informations du CIRA-Marseille proposent périodiquement la presque totalité des publications disponibles concernant l'anarchisme.

Des chansons qui rythment la geste anarchiste sont reproduites dans la brochure Un Siècle de chansons (Lausanne, CIRA, rééd. 2001) et figurent sur divers disques. Deux auteurs ont récemment étudié Il Canto anarchico in Italia (Milano, 2001) en près de 400 pages. Et on trouve même du karaoké anarchiste sur l'internet.

Depuis le début des années 1970 surtout, plusieurs films ont raconté des épisodes de l'histoire de l'anarchisme. En ordre chronologique, citons d'abord L'Extradition (Peter von Gunten, Suisse, 1974), sur les relations entre Bakounine et Netchaïev et l'expulsion de ce dernier de Suisse. Sur la Commune de Paris, il existe nombre de documentaires et de fictions, comme par exemple La Barricade du Point-du-Jour (René Pichon, France, 1971). Sur la révolution mexicaine, le pire côtoie le meilleur ; on aimera Marlon Brando dans Viva Zapata (Elia Kazan, USA, 1952) ou le documentaire Zapata mort ou vif de Patrick le Gall (1993). Makhno a été mis à mal par le cinéma soviétique, et sauvé par Hélène Châtelain dans son documentaire Nestor Makhno, paysan d'Ukraine (France, 1996). Sur le syndicalisme révolutionnaire, il faut voir Joe Hill (Bo Widerberg, Suède, 1971) et les documentaires sur l'Allemagne (Anarchosyndikalismus, FAUD, 1996) ou la Suède (En Historia utan slut - Una historia sin final, SAC, 1995). Free Voice of Labour (Pacific Street Films, USA, 1980) relate les luttes des anarchistes juifs aux États-Unis. La Bande à Bonnot (Philippe Fourastié, France, 1968) et certains épisodes des Brigades du Tigre (série télévisée, France, années 1970) sont plutôt dans le registre de la légende, comme plusieurs fictions italiennes de la même époque. Le film de Montaldo, Sacco et Vanzetti (Italie, 1971) vaut bien les documentaires sur le même sujet. La révolution espagnole a été filmée au jour le jour, beaucoup d'extraits documentaires figurent dans Un Autre Futur (Richard Prost, France, 1988) et, avec des témoignages récents de femmes, dans Toutes nos vies - De Toda la Vida (Liza Berger, Carol Mazor, USA 1986) tandis qu'on sait encore le succès de Land and Freedom (Ken Loach, Grande-Bretagne, 1995). En Argentine, en Bolivie et en Uruguay, de nombreux documentaires relatent remarquablement des épisodes historiques. Sur l'histoire récente, outre les reconstitutions sur Mai 68, on cherchera à voir la série filmée par Dany Cohn-Bendit, Nous l'avons tant aimée, la révolution (France, 1986), et le beau reportage sur la rencontre internationale de Venise en 1984 réalisé par des compagnons de Hong Kong, A Living Song. Enfin il existe nombre de biographies filmées, diffusées en français notamment par la librairie Publico à Paris : Rudolf Rocker, Louis Lecoin, May Picqueray, Armand Guerra…

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Anarchisme et violence

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citations de Malatesta sur la violence, sa légitimité, son explication...


La lutte contre le gouvernement est, en définitive, une lutte physique et matérielle.


Le gouvernement fait la loi. Il doit donc disposer, pour imposer la loi, d'une force matérielle (armée, police), sinon n'obéiraient que ceux qui le voudraient et la loi cesserait d'en être une pour devenir une simple série de propositions que tous seraient libres d'accepter ou de refuser. Les gouvernements ont donc cette force et s'en servent pour pouvoir fortifier leur domination par des lois et favoriser les intérêts des classes privilégiées, en opprimant et en exploitant les travailleurs.

La seule limite à l'oppression du gouvernement, c'est la force que le peuple se montre capable de lui opposer.

Le conflit peut être ouvert ou latent, mais il y a toujours conflit : car le gouvernement ne tient pas compte du mécontentement et de la résistance du peuple, jusqu'à ce qu'il sente le danger d'insurrection.

Quand le peuple se soumet docilement à la loi, et quand la protestation est faible et platonique, le gouvernement en prend à son aise sans se soucier des besoins populaires; mais quand les protestations sont vives, insistantes, menaçantes, le gouvernement cède, ou encore réprime, selon qu'il se sent plus ou moins inspiré. Mais on en vient toujours à l'insurrection parce que, si le gouvernement ne cède pas, le peuple finit par se révolter; et si le gouvernement cède, le peuple prend confiance en lui-même et veut toujours plus, jusqu'à ce que l'incompatibilité entre liberté et autorité devienne évidente et qu'éclate le conflit violent.

Il faut donc se préparer moralement et matériellement pour que la victoire soit au peuple quand éclatera la lutte violente.

Les anarchistes sont contre la violence. Tout le monde le sait.


L'idée centrale de l'anarchisme est l'élimination de la violence dans la vie sociale, c'est l'organisation des rapports sociaux fondée sur la libre volonté de tous et de chacun, sans intervention du gendarme. C'est pourquoi nous sommes ennemis du capitalisme qui, en s'appuyant sur la protection du gendarme, oblige les travailleurs à se laisser exploiter par ceux qui détiennent les moyens de production, ou même à se retrouver sans travail et à souffrir de la faim quand les patrons n'ont pas intérêt à les exploiter. C'est pourquoi nous sommes ennemis de l'Etat qui est l'organisation coercitive, violente, de la société.

Mais si un homme d'honneur dit qu'il considère comme stupide et barbare de discuter avec un bâton à la main et qu'il est injuste et mauvais d'obliger quelqu'un à se soumettre à la volonté d'un autre sous la menace d'un pistolet, est-il bien raisonnable d'en déduire que cet homme va se laisser bâtonner et soumettre à la volonté d'un autre sans recourir aux moyens de défense les plus extrêmes ?

...La violence n'est justifiable que quand elle est nécessaire pour se défendre soi-même, ou défendre les autres contre la violence. Le délit commence là où finit la nécessité.

...L'esclave est toujours en état de légitime défense et donc, sa violence contre le maître, contre l'oppresseur, est toujours moralement justifiable; elle ne doit avoir pour règle qu'un seul critère :

l'utilité et l'économie de l'effort et des souffrances humaines. »

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Les anarchistes ce qu'ils sont, ce qu'ils ne sont pas


Sébastien Faure (1928)

On connaît peu les anarchistes et, ce qui pis est, on les connaît mal. Interrogez cent personnes dans la rue et demandez-leur ce qu'elles savent des anarchistes. Beaucoup répondront par un écartement des bras ou un haussement des épaules qui exprimeront leur ignorance. D'autres, ne voulant pas avancer qu'elles n'en savent rien et s'estimant suffisamment renseignées par le journal dont elles recueillent dévotement les informations, répondront :

« Les anarchistes sont de vulgaires bandits. Sans scrupules comme sans pitié, ne respectant rien de ce qui, pour les honnêtes gens, est sacré : La propriété, la loi, la patrie, la religion, la morale, la famille, ils sont capables des pires actions. Le vol, le pillage et l'assassinat sont érigés par eux en actes ».

« Ils prétendent servir un magnifique idéal : ils mentent. En réalité, ils ne servent que leurs bas instincts et leurs passions abjectes ».

« Il se peut que dans leurs rangs se fourvoient quelques sincères. Ceux-là sont des impulsifs, des illuminés, fanatisés par les meneurs qui les précipitent au danger, tandis qu'eux, les lâches, se tiennent jalousement à l'écart des responsabilités ».

« Au fond, leur unique désir est de vivre sans rien faire, après s'être emparé des biens que le travailleur économe a péniblement épargnés. Ces gens-là ne sont que des bandits et des bandits parmi les plus dangereux et les plus méprisables, parce que, pour dissimuler le but véritable que se proposent leurs odieux forfaits, ils ont l'impudence d'évoquer les glorieux et immortels principes sur lesquels il est nécessaire et désirable que repose toute société : égalité, justice, fraternité, liberté ».

« Aussi, la société , dont les anarchistes attaquent avec violence les fondements, manquerait-elle à tous ses devoirs, si elle ne réprimait pas avec la dernière énergie la propagande détestable et les entreprises criminelles de ces malfaiteurs publics ».


Si les privilégiés qui tremblent sans cesse de se voir ravir les prérogatives dont ils bénéficient étaient les seuls à proférer de tels propos, cela s'expliquerait, encore que ce langage serait l'attestation de leur ignorance et de leur mauvaise foi.

Le malheur est que pensent et parlent de la sorte une foule, de moins en moins considérable il est vrai, mais tout de même, fort nombreuse encore, de pauvres diables qui n'auraient rien à perdre et qui, au contraire, auraient tout à gagner, si l'organisation sociale actuelle disparaissait.

Et pourtant, la littérature anarchiste est déjà copieuse et riche en enseignements clairs, en thèses précises, en démonstrations lumineuses.

Depuis un demi-siècle, il s'est levé toute une pléiade de penseurs, d'écrivains et de propagandistes libertaires qui, par la parole, par la plume et par l'action, ont répandu, en toutes langues et en tous pays, la doctrine anarchiste, ses principes et ses méthodes ; en sorte que chacun devrait être à même d'adopter ou de repousser l'anarchisme, mais que personne, aujourd'hui, ne devrait l'ignorer.

C'est le sort de tous les porteurs de flambeau d'être abominablement calomniés et persécutés ; c'est le sort de toutes les doctrines sociales qui s'attaquent aux mensonges officiels et aux institutions en cours, d'être dénaturées, ridiculisées et combattues à l'aide des armes les plus odieuses.

Vers la fin du dix-huitième siècle, ce fut le cas des principaux ouvriers de la Révolution française et des principes sur lesquels ils prétendaient jeter les bases d'un monde nouveau ; pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, qui assista à l'écrasement de la République "une et indivisible" par l'Empire, la Restauration et la Monarchie de Juillet, ce fut le cas des républicains, pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, qui vit éclore et se développer le triomphe de la démocratie qu'ils entendaient substituer au démocratisme bourgeois ; à l'aurore du vingtième siècle qui enregistre l'accession des socialistes au pouvoir, il est fatal que les anarchistes soient calomniés et persécutés et que leurs conceptions, qui s'attaquent aux mensonges et aux institutions en cours, soient dénaturées, ridiculisées et combattues par les moyens les plus perfides.

Mais c'est le devoir des annonciateurs de la vérité nouvelle de confondre la calomnie et d'opposer aux coups incessants du mensonge la constante riposte de la vérité. Et, puisque les imposteurs et les ignorants - ceux-ci sous l'influence de ceux-là - s'obstinent à vilipender nos sentiments et à travestir nos conceptions, je crois nécessaire d'exposer, en un raccourci aussi net que possible : qui nous sommes, ce que nous voulons et quel est notre idéal révolutionnaire.

Qui sommes-nous ?


On se fait des anarchistes, comme individus, l'idée la plus fausse. Les uns nous considèrent comme d'inoffensifs utopistes, de doux rêveurs ; ils nous traitent d'esprits chimériques, d'imaginations biscornues, autant dire de demi fous. Ceux-là daignent voir en nous des malades que les circonstances peuvent rendre dangereux, mais non des malfaiteurs systématiques et conscients.

Les autres portent sur nous un jugement très différent : ils pensent que les anarchistes sont des brutes ignares, des haineux, des violents et des forcenés, contre lesquels on ne saurait trop se prémunir, ni exercer une répression trop implacable.

Les uns et les autres sont dans l'erreur.

Si nous sommes des utopistes, nous le sommes à la façon de tous ceux de nos devanciers qui ont osé projeter sur l'écran de l'avenir des images en contradiction avec celles de leur temps. Nous sommes, en effet, les descendants et les continuateurs de ces individus qui, doués d'une perception et d'une sensibilité plus vives que leurs contemporains, ont pressenti l'aube, bien que plongés dans la nuit. Nous sommes les héritiers de ces hommes qui, vivant une époque d'ignorance, de misère, d'oppression, de laideur, d'hypocrisie, d'iniquité et de haine, ont entrevu une cité de savoir, de bien-être, de liberté, de beauté, de franchise, de justice et de fraternité et qui, de toutes leurs forces, ont travaillé à l'édification de cette cité merveilleuse.

Que les privilégiés, les satisfaits et toute la séquelle des mercenaires et des esclaves intéressés au maintien et préposés à la défense du régime dont ils sont ou croient être les profiteurs, laissent dédaigneusement tomber l'épithète péjorative d'utopistes, de rêveurs, d'esprits biscornus, sur les courageux artisans et les clairvoyants constructeurs d'un avenir meilleur, c'est leur affaire. Ils sont dans la logique des choses.

Il n'en est pas moins que, sans ces rêveurs dont nous faisons fructifier l'héritage, sans ces constructeurs chimériques et ces imaginations maladives - c'est ainsi qu'en tout temps ont été qualifiés les novateurs et leurs disciples - nous en serions aux âges depuis longtemps disparus, dont nous avons peine à croire qu'ils aient existé, tant l'homme y était ignorant, sauvage et misérable !

Utopistes, parce que nous voulons que l'évolution, suivant son cours, nous éloigne de plus en plus de l'esclavage moderne : le salariat, et fasse du producteur de toutes les richesses un être libre, digne, heureux et fraternel .

Rêveurs, parce que nous prévoyons et annonçons la disparition de l'Etat, dont la fonction est d'exploiter le travail, d'asservir la pensée, d'étouffer l'esprit de révolte, de paralyser le progrès, de briser les initiatives, d'endiguer les élans vers le mieux, de persécuter les sincères, d'engraisser les intrigants, de voler les contribuables, d'entretenir les parasites, de favoriser le mensonge et l'intrigue, de stimuler les meurtrières rivalités, et, quand il sent son pouvoir menacé, de jeter sur les champs de carnage tout ce que le peuple compte de plus sain, de plus vigoureux et de plus beau ?

Esprits chimériques, imaginations biscornues, demi fous, parce que, constatant les transformations lentes, trop lentes à notre gré, mais indéniables, qui poussent les sociétés humaines vers de nouvelles structures édifiées sur des bases rénovées, nous consacrons nos énergies à ébranler, pour finalement la détruire de fond en comble, la structure de la société capitaliste et autoritaire ?

Nous mettons au défi les esprits informés et attentifs d'aujourd'hui d'accuser sérieusement de déséquilibre les hommes qui projettent et qui préparent de telles transformations sociales.

Insensés, au contraire, non pas à demi mais totalement, ceux qui s'imaginent pouvoir barrer la route aux générations contemporaines qui roulent vers la révolution sociale, comme le fleuve se dirige vers l'océan : il se peut qu'à l'aide de digues puissantes et d'habiles dérivations, ces déments ralentissent plus ou moins la course du fleuve, mais il est fatal que celui-ci tôt ou tard se précipite dans la mer.

Non ! Les anarchistes ne sont ni des utopistes, ni des rêveurs, ni des fous, et la preuve, c'est que partout les gouvernements les traquent et les jettent en prison, afin d'empêcher la parole de vérité qu'ils propagent d'aller librement aux oreilles des déshérités, alors que, si l'enseignement libertaire relevait de la chimère ou de la démence, il leur serait si facile d'en faire le déraisonnable et l'absurdité.


Certains prétendent que les anarchistes sont des brutes ignares. Il est vrai que tous les libertaires ne possèdent pas la haute culture et l'intelligence supérieure des Proudhon, des Bakounine, des Elisée Reclus et des Kropotkine. Il est exact que beaucoup d'anarchistes, frappés du péché originel des temps modernes : la pauvreté, ont dû, de bonne heure, quitter l'école et travailler pour vivre ; mais le fait seul de s'être élevé jusqu'à la conception anarchiste dénote une compréhension vive et atteste un effort intellectuel dont serait incapable une brute.

L'anarchiste lit, médite, s'instruit chaque jour. Il éprouve le besoin d'élargir sans cesse le cercle de ses connaissances, d'enrichir constamment sa documentation. Il s'intéresse aux choses sérieuses ; il se passionne pour la beauté qui l'attire, pour la science qui le séduit, pour la philosophie dont il est altéré. Son effort vers une culture plus profonde et plus étendue ne s'arrête pas. Il n'estime jamais en savoir assez. Plus il apprend, plus il se plaît à s'éduquer. D'instinct, il sent que s'il veut éclairer les autres, il faut que, tout d'abord, il fasse provision de lumière.

Tout anarchiste est propagandiste ; il souffrirait à taire les convictions qui l'animent et sa plus grande joie consiste à exercer autour de lui, en toutes circonstances, l'apostolat de ses idées. Il estime qu'il a perdu sa journée s'il n'a rien appris ni enseigné et il porte si haut le culte de son idéal, qu'il observe, compare, réfléchit, étudie toujours, tant pour se rapprocher de cet idéal et s'en rendre digne, que pour être plus en mesure de l'exposer et de le faire aimer.

Et cet homme serait une brute épaisse ? Et c'est un tel individu qui serait d'une ignorance crasse ? Mensonge ! Calomnie !


L'opinion la plus répandue, c'est que les anarchistes sont des haineux, des violents. Oui et non.

Les anarchistes ont des haines ; elles sont vivaces et multiples ; mais leurs haines ne sont que la conséquence logique, nécessaire, fatale de leurs amours. Ils ont la haine de la servitude, parce qu'ils ont l'amour de l'indépendance ; ils détestent le travail exploité, parce qu'ils défendent ardemment la vérité ; ils exècrent l'iniquité, parce qu'ils ont le culte du juste ; ils haïssent la guerre, parce qu'ils bataillent passionnément pour la paix.

Nous pourrions prolonger cette énumération et montrer que toutes les haines qui gonflent le cœur des anarchistes ont pour cause leur inébranlable attachement à leurs convictions, que ces haines sont légitimes et fécondes, qu'elles sont vertueuses et sacrées. Nous ne sommes pas naturellement haineux, nous sommes, au contraire, de cœur affectueux et sensible, de tempérament accessible à l'amitié, à l'amour, à la solidarité, à tout ce qui est de nature à rapprocher les individus.

Il ne saurait en être autrement, puisque le plus cher de nos rêves et notre but, c'est de supprimer tout ce qui dresse les hommes en une attitude de combat les uns contre les autres : propriété, gouvernement, Église, militarisme, police, magistrature.

Notre cœur saigne et notre conscience se révolte au contraste du dénuement et de l'opulence. Nos nerfs vibrent et notre cerveau s'insurge à la seule évocation des tortures que subissent ceux et celles qui, dans tous les pays et par millions, agonisent dans les prisons et les bagnes. Notre sensibilité frémit et tout notre être est pris d'indignation et de pitié, à la pensée des massacres, des sauvageries, des atrocités qui, par le sang des combattants abreuvent les champs de bataille.

Les haineux, ce sont les riches qui ferment les yeux au tableau de l'indigence qui les entoure et dont ils sont la cause ; ce sont les gouvernants qui, l'œil sec, ordonnent le carnage ; ce sont les exécrables profiteurs qui ramassent des fortunes dans le sang et la boue ; ce sont les chiens de police qui enfoncent leurs crocs dans la chair des pauvres diables ; ce sont les magistrats qui, sans sourciller, condamnent au nom de la loi et de la société, les infortunés qu'ils savent être les victimes de cette loi et de cette société.

Quant à l'accusation de violence dont on prétend nous accabler, il suffit, pour en faire justice, d'ouvrir les yeux et de constater que, dans le monde actuel comme dans les siècles écoulés, la violence gouverne, domine, broie et assassine. Elle est la règle, elle est hypocritement organisée et systématisée. Elle s'affirme tous les jours sous les espèces et apparences du percepteur, du propriétaire, du patron, du gendarme, du gardien de prison, du bourreau, de l'officier, tous professionnels, sous des formes multiples, de la force, de la violence, de la brutalité.

Les anarchistes veulent organiser l'entente libre, l'aide fraternelle, l'accord harmonieux. Mais ils savent - par la raison, par l'histoire, par l'expérience - qu'ils ne pourront édifier leur volonté de bien-être et de liberté pour tous que sur les ruines des institutions établies. Ils ont conscience que, seule, une révolution violente aura raison des résistances des maîtres et de leurs mercenaires. La violence devient ainsi, pour eux, une fatalité ; ils la subissent, mais ils ne la considèrent que comme une réaction rendue nécessaire par l'état permanent de légitime défense dans lequel se trouvent, à toute heure, situés les déshérités.

Ce que nous voulons


L'anarchisme n'est pas une de ces doctrines qui emmurent la pensée et excommunient brutalement quiconque ne s'y soumet pas en tout et pour tout. L'anarchisme est, par tempérament et par définition, réfractaire à tout embrigadement qui trace à l'esprit des limites et encercle la vie. Il n'y a, il ne peut y avoir ni credo, ni catéchisme libertaires.

Ce qui existe et ce qui constitue ce qu'on peut appeler la doctrine anarchiste, c'est un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d'applications pratiques sur lesquels l'accord s'est établi entre individus qui pensent en ennemis de l'autorité et luttent, isolément ou collectivement, contre toutes les disciplines et contraintes politiques, économiques, intellectuelles et morales qui découlent de celle-ci.

Il peut donc y avoir et, en fait, il y a plusieurs variétés d'anarchistes ; mais toutes ont un trait commun qui les sépare de toutes les autres variétés humaines. Ce point commun, c'est la négation du principe d'autorité dans l'organisation sociale et la haine de toutes les contraintes qui procèdent des institutions basées sur ce principe.

Ainsi, quiconque nie l'autorité et la combat est anarchiste.
On connaît peu la conception libertaire ; on la connaît mal. Il faut préciser et développer quelque peu ce qui précède. J'y viens.

Dans les sociétés contemporaines, dites bien à tort civilisées, l'autorité revêt trois formes principales engendrant trois groupes de contraintes :

1° la forme politique : l'Etat ;
2° la forme économique : la propriété ;
3° la forme morale : la religion

La première : l'État, dispose souverainement des personnes ; la deuxième : la propriété, règne despotiquement sur les objets ; la troisième : la religion, pèse sur les consciences et tyrannise les volontés.

  •   L'ÉTAT prend l'homme au berceau, l'immatricule sur les registres de l'état civil, l'emprisonne dans la famille s'il en a une, le livre à l'Assistance publique s'il est abandonné des siens, l'enserre dans le réseau de ses lois, règlements, défenses et obligations, en fait un sujet, un contribuable, un soldat, parfois un détenu ou un forçat ; enfin, en cas de guerre, un assassiné ou un assassin.

  •   LA PROPRIÉTÉ règne sur les objets : sol, sous-sol, moyens de production, de transport et d'échange, toutes ces valeurs d'origine et de destination communes sont peu à peu devenues, par la rapine, la conquête, le brigandage, le vol, la ruse ou l'exploitation, la chose d'une minorité. C'est l'autorité sur les choses, consacrée par la législation et sanctionnée par la force. C'est, pour le propriétaire, le droit d'user et d'abuser (jus utendi et abutendi), et, pour le non possédant l'obligation, s'il veut vivre, de travailler pour le compte et au profit de ceux qui ont tout volé. ("La propriété, dit Proudhon, c'est le vol."). Établie par les spoliateurs et appuyée sur un mécanisme de violence extrêmement puissant, la loi consacre et maintient la richesse des uns et l'indigence des autres. L'autorité sur les objets : la propriété est à ce point criminelle et intangible que, dans les sociétés où elle est poussée jusqu'aux extrêmes limites de son développement, les riches peuvent tout à leur aise et impunément crever d'indigestion, tandis que, faute de travail, les pauvres meurent de faim. (« La richesse des uns, dit l'économiste libéral J.-B. Say, est faite de la misère des autres. »).

  •   LA RELIGION - Ce terme étant pris dans son sens le plus étendu et s'appliquant à tout ce qui est dogme - est la troisième forme de l'autorité. Elle s'appesantit sur l'esprit et la volonté ; elle enténèbre la pensée, elle déconcerte le jugement, elle ruine la raison, elle asservit la conscience. C'est toute la personnalité intellectuelle et morale de l'être humain qui en est l'esclave et la victime. Le dogme religieux ou laïc tranche de haut, décrète brutalement, approuve ou blâme, prescrit ou défend sans appel : « Dieu le veut ou ne le veut pas. - La patrie l'exige ou l'interdit. - Le droit l'ordonne ou le condamne. - La morale et la justice le commandent ou le prohibent. »  Se prolongeant fatalement dans le domaine de la vie sociale, la religion crée, entretient et développe un état de conscience et une moralité en parfait accord avec la morale codifiée, gardienne et protectrice de la propriété et de l'Etat, dont elle se fait la complice et dont elle devient, ainsi, ce que, dans certains milieux férus de superstition, de chauvinisme, de légalité et d'autoritarisme, on appelle volontiers "la gendarmerie préventive et supplémentaire".

Je ne prétends point épuiser ici l'énumération de toutes les formes de l'autorité et de la contrainte. J'en signale les essentielles et, pour qu'on s'y retrouve plus aisément, je les classifie. C'est tout.

Négateurs et adversaires implacables du principe d'autorité qui, sur le plan social, revêt une poignée de privilégiés de la toute-puissance et met au service de cette poignée la loi et la force, les anarchistes livrent un combat acharné à toutes les institutions qui procèdent de ce principe et ils appellent à cette bataille nécessaire la masse prodigieusement nombreuse de ceux qu'écrasent, affament, avilissent et tuent ces institutions.

Nous voulons anéantir l'Etat, supprimer la propriété et éliminer de la vie l'imposture religieuse, afin que, débarrassés des chaînes dont la pesanteur écrasante paralyse leur marche, tous les hommes puissent enfin - sans dieu ni maître et dans l'indépendance de leurs mouvements - se diriger, d'un pas accéléré et sûr, vers les destinées de bien-être et de liberté qui convertiront l'enfer terrestre en un séjour de félicité.

Nous avons l'inébranlable certitude que, lorsque l'Etat, auquel s'alimentent toutes les ambitions et rivalités, lorsque la propriété qui fomente la cupidité et la haine, lorsque la religion qui entretient l'ignorance et suscite l'hypocrisie, auront été frappés de mort, les vices que ces trois autorités conjuguées jettent au cœur des hommes disparaîtront à leur tour. "Morte la bête, mort le venin !".

Alors, personne ne cherchera à commander, puisque, d'une part, personne ne consentira à obéir, et que, d'autre part, toute arme d'oppression aura été brisée ; nul ne pourra s'enrichir aux dépens d'autrui, puisque la fortune particulière aura été abolie ; prêtres menteurs et moralistes tartuffes perdront tout ascendant, puisque la nature et la vérité auront repris leurs droits.

Telle est, dans ses grandes lignes, la doctrine libertaire. Voilà ce que veulent les anarchistes.
                                                                                 

La thèse anarchiste entraîne, dans la pratique, quelques conséquences qu'il est indispensable de signaler.

Le rapide exposé de ces corollaires suffira à situer les anarchistes face à tous les autres groupements, à toutes les autres thèses et à préciser les traits par lesquels nous nous différencions de toutes les autres écoles philosophico-sociales.

Première conséquence.
Celui qui nie et combat l'autorité morale : la religion, sans nier et combattre les deux autres, n'est pas un véritable anarchiste et, si j'ose dire, un anarchiste intégral, puisque, bien qu'ennemi de l'autorité morale et des contraintes qu'elle implique, il reste partisan de l'autorité économique et politique. Il en est de même et pour le même motif, de celui qui nie et combat la propriété, mais admet et soutient la légitimité et la bienfaisance de l'Etat et de la religion. Il en est encore ainsi de celui qui nie et combat l'Etat, mais admet et soutient la religion et la propriété.

L'anarchiste intégral condamne avec la même conviction et attaque avec une égale ardeur toutes les formes et manifestations de l'autorité et il s'élève avec une vigueur égale contre toutes les contraintes que comportent celles-ci ou celles-là.

Donc, en fait comme en droit, l'anarchisme est antireligieux, anticapitaliste (le capitalisme est la phase présentement historique de la propriété) et antiétatiste. Il mène de front le triple combat contre l'autorité. Il n'épargne ses coups ni à l'Etat, ni à la propriété, ni à la religion. Il veut les supprimer tous les trois.

Deuxième conséquence.
Les anarchistes n'accordent aucune efficacité à un simple changement dans le personnel qui exerce l'autorité. Ils considèrent que les gouvernants et les possédants, les prêtres et les moralistes sont des hommes comme les autres, qu'ils ne sont, par nature, ni pires ni meilleurs que le commun des mortels et que, s'ils emprisonnent, s'ils tuent, s'ils vivent du travail d'autrui, s'ils mentent, s'ils enseignent une morale fausse et de convention, c'est parce qu'ils sont fonctionnellement dans la nécessité d'opprimer, d'exploiter et de mentir.

Dans la tragédie qui se joue, c'est le rôle du gouvernement, quel qu'il soit, d'opprimer, de faire la guerre, de faire rentrer l'impôt, de frapper ceux qui enfreignent la loi et de massacrer ceux qui s'insurgent ; c'est le rôle du capitaliste, quel qu'il soit, d'exploiter le travail et de vivre en parasite ; c'est le rôle du prêtre et du professeur de morale, quels qu'ils soient, d'étouffer la pensée, d'obscurcir la conscience et d'enchaîner la volonté.

C'est pourquoi nous guerroyons contre les bateleurs, quels qu'ils soient, des partis politiques, quels qu'ils soient, leur unique effort tendant à persuader aux masses dont ils mendient les suffrages, que tout va mal parce qu'ils ne gouvernent pas et que tout irait bien s'ils gouvernaient.

Troisième conséquence.
Il résulte de ce qui précède que, toujours logiques, nous sommes les adversaires de l'autorité à subir. Ne pas vouloir obéir, mais vouloir commander, ce n'est pas être anarchiste. Refuser de laisser exploiter son travail, mais consentir à exploiter le travail des autres, ce n'est pas être anarchiste. Le libertaire se refuse à donner des ordres autant qu'il se refuse à en recevoir. Il ressent pour la condition de chef autant de répugnance que pour celle de subalterne. Il ne consent pas plus à contraindre ou à exploiter les autres qu'à être lui-même exploité ou contraint. Il est à égale distance du maître et de l'esclave. Je puis même déclarer que, tous comptes faits, nous accordons à ceux qui se résignent à la soumission les circonstances atténuantes que nous refusons formellement à ceux qui consentent à commander ; car les premiers se trouvent parfois dans la nécessité - c'est pour eux, en certains cas, une question de vie ou de mort - de renoncer à la révolte, tandis que personne n'est dans l'obligation d'ordonner, de faire fonction de chef ou de maître.

Ici éclatent l'opposition profonde, la distance infranchissable qui séparent les groupements anarchistes de tous les partis politiques qui se disent révolutionnaires ou passent pour tels. Car, du premier au dernier, du plus blanc au plus rouge, tous les partis politiques ne cherchent à chasser du pouvoir le parti qui l'exerce que pour s'emparer du pouvoir et en devenir les maîtres à leur tour. Tous sont partisans de l'autorité... à la condition qu'ils la détiennent eux-mêmes.

Quatrième conséquence.
Nous ne voulons pas seulement abolir toutes les formes de l'autorité, nous voulons encore les détruire toutes simultanément et nous proclamons que cette destruction totale et simultanée est indispensable.

Pourquoi ?


Parce que toutes les formes d'autorité se tiennent ; elles sont indissolublement liées les unes aux autres. Elles sont complices et solidaires. En laisser subsister une seule c'est favoriser la résurrection de toutes. Malheur aux générations qui n'auront pas le courage d'aller jusqu'à la totale extirpation du germe morbide, du foyer d'infection ; elles verront promptement reparaître la pourriture. Inoffensif au début, parce qu'inapparent, imperceptible et comme sans force, le germe se développera, se fortifiera et lorsque le mal, ayant perfidement et dans l'ombre grandi, éclatera en pleine lumière, il faudra recommencer la lutte pour le terrasser définitivement. Non ! non ! Pas de cote mal taillée, pas de demi-mesure, pas de concession. Tout ou rien.

La guerre est déclarée entre les deux principes qui se disputent l'empire du monde : autorité ou liberté. Le démocratisme rêve d'une conciliation impossible ; l'expérience a démontré l'absurdité d'une association entre ces deux principes qui s'excluent. Il faut choisir.

Seuls, les anarchistes se prononcent en faveur de la liberté. Ils ont contre eux le monde entier.

N'importe ! Ils vaincront.

publication : Librairie Internationale, coll. des Ecrits subversifs, n° 5, Paris, s.d. [1928]

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Oser et comprendre la pensée Libertaire


" C'est l'anarchie ! "


" C'est l'anarchie ! ". Les gens de pouvoir, les médias utilisent à profusion le terme anarchie pour désigner le chaos économique, politique et moral de notre société. L'emploi du mot anarchie tendrait à faire croire que ce monde est livré aux mains de forces diaboliques qui veulent renverser le bel édifice que les peuples disciplinés, conduits par les états, ont bâti au cours des siècles. Pourtant, ce sont bien les états qui se partagent et gouvernent la planète. C'est bien à eux que l'on doit le désordre économique dans lequel nous vivons. Faire mieux que les états dans les domaines du chaos et de l'horreur est difficile...

Qui peut croire encore que le pouvoir est synonyme d'organisation ?

Ceux qui vivent du pouvoir, très certainement. Mais pas les anarchistes. Le chaos institutionnalisé, le pouvoir et l'esclavage ont fait leur temps. Aujourd'hui, choisir l'anarchisme, c'est faire preuve de réalisme et de sens organisationnel.

Nos détracteurs (des fascistes aux marxistes en passant par les démocrates) nous considèrent comme des terroristes ou des idéalistes en retard d'une révolution. Il y a ceux aussi qui prétendent défendre l'anarchisme, mais qui préconisent une société sans règle, sans morale, sans contrainte, dans laquelle on pourrait faire ce que l'on veut. Quel choix le citoyen raisonnable pourra-t-il faire entre les propositions d'autoritaires de toutes sortes qui ont montré leur faillite, et celles des nihilistes de tout poil qui prétendent que demain on rasera gratis, tout étant résolu par la suppression pure et simple de toutes les institutions mises en place jusqu'à nos jours ?

La pensée libertaire englobe un projet de société différent de tous les modèles connus jusqu'à présent.

Alors, l'anarchie, c'est quoi ?


C'est l'état d'un peuple, et plus exactement encore, d'un milieu social sans gouvernement. Hormis les anarchistes, tous les philosophes, tous les moralistes, tous les sociologues, y compris les théoriciens démocrates et les doctrinaires socialistes, affirment qu'en l'absence d'un gouvernement, d'une législation et d'une répression qui assure le respect de la loi et sévit contre toute infraction à celle-ci, il ne peut y avoir que désordre et criminalité. Les anarchistes affirment que "l'anarchie est la plus haute expression de l'ordre ".


Anarchie et ordre ?


Notre ordre repose sur l'entente (principe de Liberté, opposé au principe d'Autorité). Au contraire, les autres propositions d'organisation de la société - socialisme, libéralisme, marxisme… - ont toujours octroyé à une minorité de privilégiés le droit de gérer la société à la place des concernés et pour leur propre profit. Ce mode de gestion porte un nom : l'État.

L'état est l'expression politique du régime économique auquel est soumise la société. Il permet et justifie l'oppression et l'exploitation de l'homme par l'homme : il confisque à l'individu son pouvoir - en dictature comme en démocratie (élections) - et met ce pouvoir au service du capital (répression des mouvements sociaux, aides financières…).

L'état, à force d'être omniprésent, finit par se superposer à la société, et tente de faire croire qu'en-dehors de lui elle ne saurait fonctionner. Cette illusion est d'autant plus pathétique que l'état constitue de fait un groupe social à part entière, coupé des réalités des individus et des autres groupes sociaux. Il ne sert qu'à maintenir l'ordre (fonctions législative et répressive) au service des intérêts de la classe exploiteuse, qu'on la nomme patronat, bourgeoisie ou nomenklatura. Il s'appuie pour cela sur une morale dégradante et humiliante pour l'être humain, secondé en ce sens par la religion qui légitime elle aussi l'exploitation et la domination, se contentant parfois d'en condamner les manifestations les plus brutales, sans jamais émettre de critique de fond ni proposer d'autre modèle que patriarcal, conservateur, hiérarchique et caritatif.

Les anarchistes refusent ce modèle sociétaire, oppresseur, exploiteur, négation de l'individu et de ses aspirations. Ils cherchent par tous les moyens à montrer qu'il est possible et souhaitable de vivre dans une société égalitaire, gérée directement et librement par ses diverses composantes : individus, groupements sociaux, économiques, culturels, et ce dans le cadre du fédéralisme libertaire.


Le refus de l'autorité.


Le refus de l'autorité n'est pas apparu avec les théories libertaires. Il les précède largement au travers des actes, des attitudes d'individus ou de groupements sociaux. Certains événements historiques nous le rappellent : par exemple les révoltes des esclaves dans la Rome antique, les jacqueries paysannes du Moyen âge, l'essor de la Renaissance, les philosophes des Lumières, la Révolution française. Plus près de nous, ces théories ont participé au déclenchement de la Révolution de 1848, de la Commune de Paris, de la Révolution russe et de la Révolution espagnole. Autant de lieux, de situations, dans lesquels des hommes ont cherché à desserrer, voire à abolir l'étau oppressif dans lequel ils se sentaient pris au piège.

En replaçant ces événements dans le contexte historique et social qui leur a donné naissance, on s'aperçoit qu'ils visent le même but : l'amélioration des conditions d'existence, le partage des richesses, le droit à la connaissance, l'instruction, le bien-être, bref une aspiration au bonheur. Ces mouvements de révolte ont été pour la plupart écrasés (les esclaves, les paysans, la Commune de Paris), ou récupérés au profit d'une classe ou d'un parti (la bourgeoisie émergente sous la Révolution française, les Bolcheviks dans la Révolution russe), ou encore détournés de leur but (les monarques dits " éclairés " du Siècle des Lumières). Car malgré l'embryon de liberté qu'ils contenaient, ils n'étaient pas suffisamment forts ni structurés pour renverser le cours des choses. Ils étaient des utopies dans le sens où ils ont osé projeter sur l'écran de l'avenir des images en contradiction avec celles de leur temps.


Héritages.


Cet héritage philosophique a été théorisé puis mis en pratique au XIXè siècle, coïncidant en cela - et non sans raison - avec l'apparition du nationalisme et de l'étatisme.

On s'accorde aujourd'hui à dire que Pierre - Joseph Proudhon est le "père" de l'anarchisme, le théoricien du système mutualiste et du fédéralisme, et l'inspirateur du syndicalisme ouvrier. Son influence sur le mouvement ouvrier a été réelle, puisqu'au sein de l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T.) existait un courant nettement proudhonien.

Le Congrès de Saint-Imier (1872) jette les bases de l'anarchisme. Les délégués réunis proclament " que la destruction de tout pouvoir politique est le premier devoir du prolétariat ", " que toute organisation d'un pouvoir politique soi-disant provisoire et révolutionnaire pour amener cette destruction, ne peut être qu'une tromperie et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements existant aujourd'hui... ".

Ces idées, reprises de Michel Bakounine et de la Première Internationale, resteront présentes jusqu'à nos jours. Elles seront l'apanage de Louise Michel (Commune de Paris), du 1er Mai 1885 (Etats-Unis), de Fernand Pelloutier (Bourses du Travail), des explications du monde d'Elisée Reclus, éminent géographe, de Pierre Besnard (anarchosyndicalisme), de Pierre Kropotkine et du communisme libertaire, de Paul Robin et de son école libertaire de Cempuis, de Jean Grave et de ses quarante ans de propagande anarchiste, de Gustave Landauer, fusillé par la soldatesque en 1919 pour sa lutte au côté des Conseils Ouvriers de Bavière, de Nestor Makhno et de son engagement dans la révolution russe, de Sacco et Vanzetti, assassinés par chaise électrique pour leurs idées, d'Erich Mühsam, poète et dramaturge allemand, mort dans un camp de concentration en 1933, de Buenaventura Durruti pendant la guerre d'Espagne, d'Armand Robin et ses langues multiples, pour ne citer que quelques-uns.

Après la seconde guerre mondiale, elles resurgiront et verront la création de la Fédération Anarchiste Francophone, de l'Internationale des Fédérations anarchistes dans le monde ; elles impulseront la reconstruction de la Confédération Nationale du Travail, anarchosyndicaliste, affiliée à l'A.I.T., elles souffleront dans les rangs de Mai 68 et de la contre-culture, dans le mouvement social...


De l'anarchie à l'anarchisme.


Ainsi donc, l'anarchie est ce que nous entrevoyons (société libertaire) ; l'anarchisme est le mouvement social qui poursuit la réalisation de l'idéal anarchiste. L'anarchisme est une lutte incessante, sous les formes les plus variées, contre les préjugés, l'obscurantisme, le fait autoritaire. Il s'articule principalement autour de deux types de tâches : les unes destructives, les autres reconstructives. Les actions destructives consistent à saper profondément le principe d'autorité dans toutes ses manifestations, le démasquer, combattre toutes les manoeuvres par lesquelles il tente de se réhabiliter et de se survivre sous une autre forme. Les actions reconstructives, parfois parallèles aux destructives, visent à mettre en place un fonctionnement fédéraliste et de gestion directe. Pour cela, il faut un outil adapté, une organisation…


Organisation.


L'organisation est fonction du degré de conscience, atteint par les discussions, débats et confrontation d'idées, et dans l'action. Plus cette conscience sera grande et plus la vitalité de l'organisation sera élevée. Pour aboutir à une organisation souple et forte, en même temps conforme à l'esprit libertaire, il faut aller de la base au sommet, de l'unité au nombre, du particulier au collectif. Nous nous accordons entre individus et groupes sur un ensemble de principes généraux, de conceptions fondamentales et d'applications pratiques (voir nos " Principes de base ") : c'est le fédéralisme qui permet à chacun de rester lui-même, de se soustraire à tout écrasement, de garder son autonomie, de prendre une part active à la vie de l'organisation, d'émettre son opinion. Une telle organisation laisse à chacun de ses éléments la totalité des forces qui lui sont propres, tandis que par l'association de ces forces, elle atteint elle-même son maximum de vitalité.


Action.


L'action n'est pas l'agitation. Elle doit correspondre à un but, la révolution libertaire, et à une stratégie, plus circonstancielle. Parfois, la situation sociale est provisoirement calme, parfois elle s'emballe. L'organisation doit s'adapter à ces différentes phases. En tout état de cause, la place des militants anarchistes est dans la lutte sociale, expression de la lutte des classes, y compris dans les luttes dites réformistes (lutte contre la précarité, contre les licenciements, augmentation des salaires, défense des services publics…), avec nos pratiques antiautoritaires et d'action directe (contrôle et révocabilité des mandatés…), et nos perspectives d'ensemble.

C'est de la confrontation entre nos idées, nos pratiques, et les masses, que peut surgir ou naître progressivement la conscience révolutionnaire.


Des propositions.


L'anarchisme, enfin, est un ensemble de propositions et de pratiques tendant à l'émancipation totale de l'homme en société. Si la société existe en tant qu'entité sociologique, l'individu existe tout autant, sans rapport hiérarchique à cette société. C'est donc l'harmonie entre ces deux éléments que recherchent les anarchistes.

L'émancipation est de triple nature. Emancipation économique d'abord, par la réappropriation des outils de production, leur gestion directe par les travailleurs eux mêmes, et par la répartition égalitaire des richesses.

Emancipation politique ensuite, par le remplacement de la bureaucratie d'État, par une organisation fédéraliste des secteurs de la société, maintenant la cohésion et préservant l'autonomie.

Emancipation intellectuelle, enfin, via la prise en charge par l'individu de son rôle social, reléguant la religion et toute forme de soumission au musée des horreurs. Une société sans classe et sans Etat, organisée par et pour les femmes et les hommes, voilà ce que veut l'anarchisme.

L'anarchiste est par tempérament et par définition réfractaire à tout embrigadement qui trace à l'esprit des limites et encercle la vie. Il nie le principe d'autorité dans l'organisation sociale. Il ne peut donc y avoir de catéchisme libertaire.

L'organisation anarchiste de la société, émanation directe de la volonté des individus et des groupements sociaux, ne pourra se réaliser qu'en dehors et contre la tutelle de tous les organismes et structures autoritaires établis sur l'inégalité économique et sociale.

Les fondements éthiques et organiques du fédéralisme libertaire sont : la liberté comme base, l'égalité économique et sociale comme moyen, la fraternité comme but. Cette définition marque la profonde différence entre le fédéralisme libertaire et le " fédéralisme étatique ".

Nous appelons de toutes nos forces une société de type fédéraliste, fondée sur la possession collective ou individuelle des moyens de production et de distribution (excluant toute possibilité pour certains de vivre du travail d'autres), l'entraide, l'abolition du salariat et de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Les anarchistes n'accordent aucun crédit à un simple changement des personnes qui exercent l'autorité : les mêmes causes engendrent les mêmes effets. Toutes les formes d'autorité se tiennent. En laisser subsister une seule, c'est favoriser la réapparition de toutes.

Vers une société libertaire.


Pour arriver à instaurer une société libertaire, il faut se doter de moyens en accord avec la finalité. Tel que l'exprime Errico Malatesta, " ces moyens ne sont pas arbitraires, ils dérivent nécessairement des fins que l'on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur le choix des moyens, on n'atteint pas le but envisagé, mais on s'en éloigne, vers des réalités souvent opposées et qui sont la conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l'on emploie ".

Il est possible de vivre dans une société égalitaire, gérée directement et librement par ses diverses composantes (individus, groupements sociaux, économiques, culturels, ethniques...) dans le cadre du fédéralisme.

Les règles qui vont faire fonctionner une telle société sont basées sur des contrats mutuels, égalitaires, réciproques, pouvant être remis en cause à tout instant. Ces contrats peuvent être écrits ou tacites.


Mandatements.


Une telle société ne peut évidemment pas fonctionner sans entraide ni coopération volontaire. La délégation de responsabilité permettra de discuter au niveau fédéral. Mais attention, entendons-nous sur les mots : pour les anarchistes, chaque délégué reçoit un mandat précis . L'assemblée qui l'a mandaté exerce un contrôle permanent sur son travail, et, surtout, peut le révoquer à tout moment si le travail qu'il effectue ne correspond pas à son mandat.

L'anarchisme est une proposition globale de société cherchant à promouvoir une civilisation réellement différente. Il oppose le principe de liberté au principe d'autorité, l'entraide à la loi de la jungle, l'égalité à la discrimination.

" Aussi longtemps que la société sera basée sur l'autorité, les anarchistes resteront en état perpétuel d'insurrection " (Elisée Reclus).


//pillé sur le site du groupe Marée noire de la FA - http://maree-noire.info/article.php3?id_article=3


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Un projet pour la révolution sociale


Ce texte provient d'une brochure intitulée : L'Anarchisme aujourd'hui : un projet pour la révolution sociale rédigée par l'Union Régionale Rhône-Alpes de la Fédération Anarchiste et publiée aux éditions du Monde libertaire

Avant-propos

La période des années quatre-vingts aura été, pour certains, celle des désillusions et du désabusement. En 1981, de faux espoirs furent placés dans la gauche, notamment pour contrer les vagues de licenciements provoquées par les restructurations capitalistes depuis 1973. “L'état de grâce” dont bénéficia à ce moment le pouvoir et la volonté d'une grande partie des militants syndicalistes “de ne rien faire qui puisse gêner les nouveaux dirigeants” achevèrent de laminer les mouvements sociaux qui avaient vu le jour sous les divers gouvernements de droite.

L'escroquerie du “Mitterrandisme” ne peut cependant tout expliquer. Les rares tentatives pour impulser des luttes radicales se sont brisées sur un écueil beaucoup plus grave bien que moins visible : tout un discours dominant s'était développé et avait “lessivé” la pensée politique. Les “nouveaux philosophes” nous ont fait l'éloge de la démocratie comme le meilleur des mondes ; lentement mais sûrement le militantisme, les idées de révolution et de lutte de classes, les mots de bourgeoisie et de prolétariat ont été rangés sous la rubrique des choses “ringarde ”. L'implosion des pays dits socialistes a amplifié l'idée selon laquelle la “transformation du monde” était impossible. Il suffisait d'affirmer sa volonté de changer la société pour être taxé d'irréaliste voire d'irresponsable ! Au fil des ans, une pensée minimaliste a bouché les horizons : il fallait “faire au plus pressé” (les restos du cœur), “améliorer ce qui pouvait l'être” (continuer quand même de voter parce que l'autre candidat était “pire”) et surtout ne pas être trop “révolté". Comme si le fait de “positiver” (formule à la mode) pouvait résoudre les problèmes !Cette époque est-elle révolue ? Nul ne peut prédire l'avenir. Quoi qu'il en soit, nous pouvons remarquer que les élections présidentielles de 1995 se sont déroulées dans un climat de lutte sociale. Il semblerait que la résignation et la démission collective commencent à céder la place à des révoltes d'une détermination parfois impressionnante. Ce fut le cas pour une frange du mouvement lycéen-étudiant contre le CIP et bien plus encore lors du mouvement social de novembre-décembre 1995. De plus, il n'est pas difficile de se rendre compte que la recherche de perspectives nouvelles est devenue un enjeu majeur : l'ensemble de la classe politique est elle-même obligée de le reconnaître, “il n'y a plus de projets”...

Plus de projets ? Dans leur mallette de gestionnaire du système, sûrement... De notre côté, nous avons bel et bien une alternative à proposer !

L'Union Régionale Rhône-Alpes de la Fédération Anarchiste (URRAFA)

Ce qui motive notre action

Le constat face aux injustices sociales, celles que l'on subit personnellement ou celles faites à autrui, provoque notre révolte et l'on se dit qu'on ne peut pas rester sans rien faire devant une telle situation...

Mais le seul sentiment de révolte ne veut pas dire grand chose : il est tout relatif. Ce qui vous semblera inacceptable ne le sera pas forcément aux yeux d'un autre. Par soumission, par inconscience ou par idéologie, certains ne voient hélas rien d'abject dans le racisme ; ou estiment “normal” d'être soumis aux ordres d'un chef ! En fait, tout dépend de notre vécu, de notre réflexion, de notre éthique, de ce que nous considérons comme possible. Pour notre part, si nous contestons radicalement la société actuelle, c'est parce que nous sommes convaincus qu'une société de liberté et d'égalité est réalisable.

Cette exigence d'égalité et de liberté est notre première motivation. Or ces termes ont tellement été galvaudés (par les religieux, les fascistes, les libéraux ou les marxistes...) qu'il nous faut redéfinir la signification concrète que nous leur donnons.

L'égalité économique et sociale

Les aristocrates de l'Ancien Régime justifiaient leurs positions sociales en se référant au divin et à leur “sang bleu”. Aujourd'hui encore l'inégalité fondamentale entre les êtres humains continue d'être proclamée : des talents inégalement répartis “dès la naissance” condamneraient une fraction de l'humanité à la “médiocrité” tandis que l'autre (composée de riches hommes d'affaires et de grandes personnalités politiques...) serait naturellement appelée à dominer. N'est-ce pas cela qu'on tente de nous apprendre dans les livres scolaires, au travers des biographies de ces grands bourgeois et chefs d'État “qui font l'histoire” ?...

Ces discours simplistes se retrouvent dans des conversations quotidiennes et des réflexions ‘anodines”. Combien de fois a-t-on pu entendre : “Cette personne a du talent, un don, il est normal qu'elle gagne plus ” ? C'est bel et bien à un véritable consensus inégalitaire que nous sommes confrontés. Contre de telles idées reçues, nous affirmons que les “différences de potentialités innées” (à supposer qu'elles existent réellement, ce qui sur le plan scientifique fait encore l'objet de nombreuses polémiques) sont négligeables par rapport à l'influence du milieu social. Les fameux “niveaux de compétences”, sur lesquels les hiérarchies prétendent s'établit ne sont que le produit d'une éducation et plus globalement d'un système de classes qui conditionnent notre vie dès le plus jeune âge. Lorsqu'on est ouvrier dans une usine, ce n'est pas parce qu'on “n'est bon qu'à cela”. C'est parce que rien ne nous a permis ou “incité” à faire autre chose ! Il est évident qu'en règle générale, on poursuit des études longues seulement si on peut bénéficier d'un appui familial (sur le plan financier et/ou culturel)... Bien entendu, il existera toujours des différences : égal ne doit pas être confondu avec identique. Les individus ne sont pas comparables à des “feuilles blanches” sur lesquelles l'environnement social écrirait l'intégralité du texte. Les personnalités existent et heureusement ! Par contre, dans un contexte favorable, chaque personne, en fonction de ses centres d'intérêts et de ses envies, devient capable de développer des connaissances et des aptitudes à des activités complexes. Pour l'un, ce sera dans l'art, pour l'autre dans un domaine scientifique ; pour un troisième, dans un méfier requérant un fort sens pratique ou des dispositions particulières pour le dialogue, etc.

Notre égalitarisme va donc s'opposer à la “méritocratie”. Comme son nom l'indique, ce principe consiste à fonder les hiérarchies sur le mérite. Ainsi, pour les démocrates, la justice sociale se limite à garantir une égalité des “chances” et des “droits”, sans faire une seule seconde le procès de la compétition et de ses conséquences. C'est une façon de nous dire : “Vous aurez, au départ, les mêmes atouts, et il n'y aura qu'une seule et unique règle du jeu ; au bout du compte, les meilleurs devront être récompensés de leurs efforts, de leur sens de la responsabilité et de l'initiative”... Dans ce système, les privilèges de la naissance sont officiellement abolis : qu'on soit né dans une famille riche ou pauvre ne change rien... En théorie, n'importe lequel d'entre nous est autorisé à devenir ingénieur ou haut fonctionnaire ! Et où nous donne en modèle ce fils d'ouvrier, ce “self-made man” qui par son “courage”, sa “ténacité” et son “habileté”, a fait fortune ! Bref, on veut nous persuader que les possibilités d'ascension sociale sont égales pour tous... Quelle absurdité ! On ne peut oser soutenir que chacun peut s'élever socialement alors que le système hiérarchique établit, par définition, des “gagnants” et des “perdants” ! Dans la réalité, nous savons ce qu'il en est : les “réussites” spectaculaires de personnes issues de classes populaires restent de rares exceptions et la classe bourgeoise n'a aucun mal à préserver ses prérogatives, ne serait-ce que par l'héritage.

Pour prévenir le risque de cette réflexion subversive sur l'égalité, la propagande libérale a continuellement joué sur la peur de l'uniformisation, du nivellement par le bas. Mais pourquoi l'égalité empêcherait-elle la diversité des cultures et des mœurs ? Pourquoi rendrait-elle impossible de consommer et de travailler selon ses goûts personnels ? Pourquoi signifierait-elle un appauvrissement généralisé alors que nous vivons tous pour la plupart au dessous du salaire et du revenu moyen ? L'égalité économique entraînerait au contraire l'amélioration du niveau de vie pour l'immense majorité ! Plus que cela, elle est une condition incontournable à l'émancipation et à l'épanouissement de chacun, en permettant des relations humaines sans domination.

L'inégalité, c'est aussi pratiquer des discriminations ou légiférer en fonction de la couleur de peau, du sexe, des préférences sexuelles, de l'âge...

Contre le racisme

Le racisme n'est pas seulement une opinion car il finit toujours par provoquer des agressions, par la volonté d'anéantir des individus ou des populations entières. Dans le racisme, nous trouvons schématiquement trois ingrédients : la peur, la frustration et l'idéologie. Il est bien connu qu'on a toujours peur de ce que l'on ne connaît pas. “Ils ne sont pas comme nous“ : ainsi s'exprime, au premier degré, cette sorte de peste émotionnelle qui, d'habitudes culturelles en fantasmes sécuritaires, rend suspect tout “étranger”.

Le rejet de “l'immigré”, c'est le stupide et criminel moyen d'extérioriser ses angoisses, de se défouler sur des boucs émissaires, de trouver plus “méprisable” que soi, en humiliant un autre individu. Ce phénomène d'aliénation découle aussi du système inégalitaire et capitaliste : quand les ouvriers ou les chômeurs “français” concentrent leur haine envers ceux qu'ils vont nommer “les Arabes”, “les Noirs” ou “les Juifs”, leurs patrons et leurs dirigeants dorment tranquilles !Le racisme ne se résume donc pas à des réflexes primaires. Arme de domination, il a d'emblée une dimension politique et idéologique. C'est le racisme qui a légitimé et rendu possible l'esclavage puis la colonisation sous prétexte d'une “mission civilisatrice”. C'est bien là le véritable mobile du racisme : justifier à priori et a posteriori les actes de domination et d'exploitation.

Selon les époques et les circonstances, l'idéologie raciste s'est structurée sur des notions et des argumentaires différents. Le racisme a d'abord affirmé la théorie selon laquelle l'humanité est divisible en groupes biologiques, certains étant “supérieurs” à d'autres. Bien entendu, il s'agit d'une aberration. La science a incontestablement prouvé qu'il n'existe pas de “races humaines”, qu'il est absurde de vouloir ainsi cataloguer les populations. Du point de vue de la génétique, il peut y avoir moins de différences entre un habitant du continent africain ou asiatique et un “occidental” qu'entre deux “occidentaux”.

Ensuite, la notion de supériorité est vide de sens : s'il existe des cultures différentes, elles ont toutes leur complexité et leurs richesses, et on ne peut retenir des critères d'évaluation pour les classer.

Enfin, le racisme ne se réduit pas à cette classification biologique. Cette référence ne lui est pas indispensable. La culture (la langue, les mœurs, les traditions, etc.), lui fournit un terreau largement suffisant.

On ne saurait alors ignorer combien racisme et nationalisme sont liés, même si certains voudraient nous convaincre que la nation peut être “généreuse et respectueuse des diversités”. Seulement voilà, de manière globale, la représentation nationaliste de la société affirme :

  • que les différences et les antagonismes au sein de la “nation” sont d'importance négligeable ;
  • que les similitudes, pourtant faciles à trouver, entre notre société et celles des “étrangers” ne sont pas significatives.

Autrement dit, notre “nation” est censée être une entité unique, dont tous les éléments sont intimement liés, “telle une grande famille” ! Cela suppose que nous devrions nous identifier, avant tout, par l'appartenance à “notre groupe national”, en tant que communauté supérieure d'intérêt. Non seulement toutes les oppositions de classes sont “oubliées”, mais c'est l'apologie in fine de la préférence nationale, et nous savons ce que ce terme signifie. La nation, par définition, ne peut donc pas être “pluri-culturelle” sans perdre ce qui est supposé faire son identité et sans se condamner dans son principe (dans des pays comme les USA, la “pluri-culturalité” se traduit par un cloisonnement, des ghettos, et une hiérarchisation des “communautés”). Tout juste tolère-t-elle la notion “d'intégration” qui se traduit par l'obligation faite aux “étrangers” de se fondre dans la culture du “pays d'accueil”.

Il n'y a pas une bonne et une mauvaise interprétation du nationalisme : les partis politiques qui se targuent à longueur de journée d'agir “pour la grandeur de la France et dans l'intérêt des Français” ont tous, de ce simple fait, une énorme responsabilité dans la recrudescence de la xénophobie, quelles que soient les nuances de leurs discours. Le Front national s'est contenté de faire de la surenchère sur le très consensuel mythe patriotique, avec un slogan : “La France aux Français“ qui, dans le fond, reflète une idée partagée par tous les nationalistes.

Anarchistes, nous sommes “a-nationalistes” : nous ne nous reconnaissons dans aucune nation. Nous savons que nous sommes d'une classe sociale, que nous parlons une ou plusieurs langues, que nous aimons telle ou telle région du monde, que nous partageons tels ou tels goûts musicaux avec d'autres... C'est cela qui nous définit, en tant “qu'entités sociales”, et rien d'autre. Ceux qui raisonnent en terme de “communautés organiques” ou “ethniques” ont déjà un revolver dans la main pour faire marcher les autres individus au pas cadencé ou au son de l'hymne national.

Contre le sexisme

Toutes les formes de sexisme ont un point commun : elles reviennent à considérer les femmes comme étant d'une “valeur moindre” que les hommes. Plus largement, le sexisme est une norme sociale qui tend à attribuer à chaque sexe un rôle précis dans la société, un certain type d'activité et de comportements. Dans sa version la plus réactionnaire, si l'on peut s'exprimer ainsi, le sexisme réserve aux femmes la sphère privée, l'éducation des jeunes enfants, le ménage, etc. L'enfermement au nom de la “vie du foyer” conditionne l'absence d'autonomie. Le sexisme réserve aux femmes des “traits de caractère” : longtemps “l'hystérie” fut taxée “d'essentiellement féminine”. A contrario l'homme peut évoluer dans la “sphère publique” comme en terrain conquis : dans les diverses hiérarchies et ramifications du Pouvoir, les postes de “responsabilité” lui sont “naturellement” réservés.

Si les relations au sein des familles et dans les couples se sont profondément modifiées depuis vingt ans, le sexisme n'en reste pas moins extrêmement présent. il suffit de regarder autour de soi pour s'en rendre compte : la violence physique et psychologique envers les femmes est loin d'avoir disparu ! Le nombre de viols et de violences “domestiques” le montre assez (une femme sur huit est victime de violences sexuelles avant l'âge adulte). Sur le plan professionnel, quand les femmes sont “autorisées” à se présenter sur le marché du travail, elles sont fortement incitées, pour ne pas dire forcées, à exercer certains travaux et pas d'autres : elles seront “à leur place” dans les bureaux, les salons de coiffure ou les écoles, pas dans les secteurs d'activités techniques. Dans la plupart des cas, et à qualifications égales, elles seront moins payées que les hommes. Les femmes sont toujours contraintes a “être séduisantes”. Elles sont toujours cet “objet du désir” qui fait vendre, via la publicité, voitures et déodorants masculins. C'est toujours l'image de la ménagère (de moins de cinquante ans !) qui choisit entre deux barils de lessive !Quant aux hommes, s'ils sont sans doute plus invités qu'auparavant à user de la séduction, ils doivent selon l'expression consacrée et profondément stupide, prouver “qu'ils en ont” ! “L'homme” doit savoir se battre, être physiquement et moralement fort. S'il connaît quelques blagues bien “beauf”, loin d'être enclin à se taire, il sera, dans la plupart des cas, apprécié pour sa “jovialité” ( ?) et sa “connaissance des choses de la vie” ( !?). Mais gare à lui s'il pleure : il sera “une femmelette” et... un “pédé” ! Car le sexisme c'est aussi, et largement, la haine homophobe : le rejet de l'homosexualité masculine et féminine, ces comportements étant couramment taxés “d'anormalité”, de “déviance”, “d'incapacité à être de son sexe”. C'est pourquoi on se rend bien compte que la norme sexiste, si elle joue d'abord contre les femmes, elle joue aussi contre une partie des hommes. Le sexisme fausse tout y compris les rapports amicaux. il aliène et opprime les hommes qui ont, ou auraient, le désir de vivre autrement leurs relations amoureuses (que ce soit sur le mode hétérosexuel, homosexuel, ou bisexuel) et les rend également victimes de violences sexuelles (c'est le cas pour un homme sur dix, avant l'âge adulte).

Les attaques redoublées ces derniers temps contre l'avortement et la contraception, le fanatisme religieux d'un Jean-Paul II et ses encycliques sont là pour nous rappeler que rien n'est jamais totalement acquis et que le combat pour la liberté sexuelle et l'égalité sociale entre hommes et femmes est toujours d'actualité. Combat éminemment politique car, là encore, le sexisme est un outil de contrôle : comme le racisme, il sert de “défouloir” aux individus dominés.

La liberté

Que veut dire être libre ? Concrètement, la liberté est un pouvoir : celui d'agir ou de ne pas agir. Nous sommes libres quand personne ne nous empêche de faire de notre vie ce que nous voulons et quand personne ne nous impose sa volonté (par la force ou la manipulation). La liberté est d'emblée un rapport social (elle n'existe pas dans la nature mais est une création humaine). Nous ne pouvons être libres là où existe une hiérarchie de commandement et des pouvoirs de coercition : lorsqu'un État nous contraint à effectuer un service national (militaire ou civil) ou lorsque nous sommes à la merci des patrons qui ont tout pouvoir de nous embaucher ou de nous licencier, nous sommes bien entendu toujours “libres” de nous révolter, mais nous ne sommes pas libres, socialement parlant ;Selon la fameuse formule “la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres”, on nous présente la liberté comme quelque chose dont on doit se garder. Elle serait même extrêmement dangereuse car synonyme de “faire tout et n'importe quoi” : “S'ils étaient totalement libres de faire ce qui leur plaît, les humains s'entre-déchireraient dans un chaos généralisé et la vie en société deviendrait impossible“... ! Ce discours n'est pas désintéressé, il permet de justifier le principe de l'Autorité et de transformer la liberté en un “idéal inaccessible”. Elle n'est plus qu'un sujet d'incantation, réservé pour les effets de manches des tribuns politiques. Dans les actes, seules sont tolérées des libertés partielles, cadrées par le Droit et la Loi. La constitution nous autorise la grève bien sage et le droit d'association, mais gare à celui qui ose s'insoumettre et se rebeller ! Bref, nous sommes tous en liberté surveillée !

En opposition à cette vision réductrice autant qu'hypocrite, les anarchistes ont développé une conception sociale de la liberté humaine. Quand, dans leurs révoltes et leurs luttes, les populations ont exigé la liberté, ce n'était pas une liberté abstraite et philosophique, mais bien une liberté associée au principe égalitaire. Pour nous, la liberté ne peut exister sans l'égalité économique et sociale. Liberté et Egalité sont indissociable. La liberté est pleine et entière quand l'individu, émancipé de toutes tutelles et de toute domination, a la possibilité de construire et d'entretenir des relations volontaires avec les autres. Si être tous libres signifie l'absence de domination, il faut, pour que je sois parfaitement libre, que les autres le soient aussi : la liberté de chacun est la condition de la liberté de tous et comme le disait Bakounine, “La liberté des autres étend la mienne à l'infini“.

Par ailleurs, puisque les individus sont des êtres sociaux, la liberté n'est pas le refus de toutes les contraintes. Pour s'organiser avec les autres, l'individu doit prendre des engagements, établir des arrangements et les respecter. Il atteint sa complète liberté quand il peut choisir ses contrats et en négocier les termes. Enfin, toute censure nous est insupportable car elle suppose un pouvoir, une Autorité pour l'exercer. Si une opinion nous paraît dangereuse, dans ce qu'elle représente et laisse supposer comme actes à venir, on ne résout rien en l'interdisant. Prétendre qu' ”il ne faut pas laisser la parole aux ennemis de la liberté" est le meilleur moyen d'aller vers là dictature.

Nos refus politiques

De ces premières réflexions découle une série de positions, sur l'État, le Capitalisme et la Religion.

Le refus de l'État

Premièrement l'État n'est pas un outil neutre que l'on peut utiliser à bon ou mauvais escient.

À partir du moment où un groupe dispose des moyens d'oppression (militaires et policiers) lui permettant d'agir dans ses seuls intérêts, il ne faut pas s'étonner qu'il les utilise ! Parler d'"abus de pouvoir” est ridicule, car à quoi servirait le pouvoir si l'on n'en abusait pas ? Prenez le plus généreux des ouvriers, donnez-lui un trône et il se transformera en un dictateur paranoïaque !Deuxièmement rejeter l'État, ce n'est pas rejeter l'organisation. Ceux pour qui l'État est d'une absolue nécessité font volontairement ou non, de sérieuses confusions entre État et société. il est vrai que les êtres humains ne peuvent vivre sans ordonner leurs relations et leurs actions. Ils ont besoin pour cela de se doter de structures politiques et d'organismes de gestion. Mais il est complètement faux de croire que l'État est la seule forme d'organisation possible ou qu'il est un “inévitable moindre mal”.

En confisquant nombre de fonctions d'utilité collective (comme la santé, l'éducation, les transports, etc.) l'État veut se parer d'une légitimité sans faille, nous persuader qu'il est incontournable.

Il s'agit d'une gigantesque escroquerie : les classes dominantes ont construit les appareils d'État pour servir leurs seuls intérêts et non pas la société. L'État est un outil de répression, de contrôle et de gestion, qui opère contre nous et qui limite ou écrase nos initiatives d'auto-organisation.

Pour que la société fonctionne, nous n'avons pas besoin d'être dirigés, et, refusant l'État nous proposons le fédéralisme libertaire et l'autogestion (sujet que nous allons traiter plus loin), c'est-à-dire des modes de fonctionnement qui donnent aux individus la possibilité de coordonner les activités sociales, en traitant d'égaux à égaux.

De par notre anti-autoritarisme, nous sommes amenés à nous démarquer des démocrates. La démocratie, c'est étymologiquement l'idée du “pouvoir du peuple” mais historiquement c'est la référence, soit à la démocratie athénienne (où il y avait des esclaves !), soit à la démocratie actuelle qui s'est développée depuis la Révolution américaine et affirmée avec la Révolution française. Pour éviter de se faire piéger par le jeu du langage, nous pouvons dire que le problème fondamental est celui de la délégation de pouvoir : être démocrate c'est penser que le peuple “doit élire ses gouvernants ” (par le suffrage universel).

Le “démocrate” reste donc dans le schéma dirigeants-dirigés. Si la dictature est le pire des systèmes politiques, nous constatons que dans la démocratie, le pouvoir des individus, des collectivités, des groupes sociaux, etc., se réduit à une peau de chagrin. Les “citoyens” n'ont aucun contrôle sur leurs élus : si ces derniers ne respectent pas leurs engagements (comme c'est habituellement le cas !), personne ne peut les destituer, on leur a donné un véritable chèque en blanc... Pourtant, certains vous diront : “Si tel candidat déçoit, il ne sera pas réélu !”. Et alors ? Ce sera l'un de ses acolytes qui le sera, pour refaire une politique pratiquement identique ! Ou bien, le candidat jurera ses grands dieux que, cette fois-ci, il s'en tiendra à son programme et une fois de plus, il trompera l'électorat crédule !Par ailleurs, il faudrait s'interroger sur les véritables pouvoirs des gouvernements ! Dans le jeu économique, les dirigeants, quelles que soient leurs intentions préalables, n'ont pas de marge de manœuvre significative. Ils sont subordonnés aux intérêts capitalistes. Ils gèrent la crise sociale, par de fausses politiques de l'emploi, par la charité et “l'action sociale”, par la répression.

Enfin, la démocratie, c'est la primauté de la règle majoritaire.

À ce titre, le référendum est paraît-il, la forme de gouvernement la plus “démocratique” : les “citoyens” ne sont-ils pas appelés à intervenir directement dans la “vie politique du pays” ? Or, c'est une évidence, la majorité n'a pas toujours raison.

S'en remettre sans condition à son jugement pour prendre des décisions sur tout est extrêmement dangereux : allons-nous accepter de voter sur des questions comme la peine de mort, l'expulsion des immigrés (ou “enfants d'immigrés”), le droit des femmes à travailler ? On ne peut pas accepter de soumettre à un vote ce qui n'est pas négociable et ce qui bafoue le principe de la justice sociale !Ceci dit nous ne sommes pas systématiquement opposés au vote.

Nous pouvons y recourir s'il est conçu comme un mode de décision accepté par tous, afin d'avoir à un moment donné, des indications sur les positions de chacun, de trancher rapidement des questions techniques, de choisir entre différentes options économiques de production.

Le refus du capitalisme, de la logique du profit, du salariat et de la monnaie

Le capitalisme est un système économique basé sur le fait qu'une classe sociale, la bourgeoisie, est propriétaire des moyens de production, de distribution et d'échange. Cette appropriation privée des capacités productives de l'humanité s'est accentuée dès les débuts du XIXe siècle, d'abord en Europe, et n'a cessé de se développer jusqu'à être aujourd'hui étendue à l'ensemble de la planète. Une variante, le capitalisme d'État s'est imposée entre 1917 et 1990 dans ce que l'on a appelé à tort les “pays socialistes”. La bourgeoisie y était remplacée par la bureaucratie de l'État, seul et unique propriétaire. Dans le capitalisme, les propriétaires des capitaux financiers, des entreprises, des outils techniques, des réseaux de commerce, etc., ont le contrôle absolu des processus de production, depuis la définition des besoins de consommation en passant par l'organisation du travail, la politique d'embauche, les lieux d'implantation des entreprises... Ceux qui, comme la majorité d'entre nous, ne possèdent que leurs bras, leurs savoir-faire ou leurs connaissances intellectuelles, sont contraints, pour vivre, de louer leurs services à des employeurs en échange d'un salaire (les libéraux parlent alors de “contrat”, comme si le salarié était libre de négocier, à armes égales, avec le patron !).

N'en déplaise à ceux pour qui parler de lutte de classes fait “langue de bois”, il existe bien un prolétariat en confrontation permanente avec une bourgeoisie. C'est de ce rapport de force entre exploiteurs et exploités que dépend le niveau de vie des uns et le taux de profit des autres.

Les capitalistes ont développé quantité de “bonnes raisons” pour justifier leur système. Ils prétendent que le profit est la rémunération correspondant aux risques financiers pris par les actionnaires. L'argument est trop facile et faux ! Quand un patron investit dans une nouvelle production, le capital qu'il engage provient du détournement et de l'appropriation d'une partie du travail réalisé par les salariés d'une industrie. Le capitaliste “parie” avec les fruits du travail collectif qu'il a volé ! Petits patrons comme grands barons de l'industrie soutiennent que sans perspective d'enrichissement personnel et sans compétition, la société ne pourrait plus fonctionner faute de “ressort” pour dynamiser les initiatives individuelles. L'exemple de la faillite des “pays socialistes” est très souvent mis en avant pour affirmer que le capitalisme est l'organisation qui garantit à chacun une chance de promotion sociale et de bien-être pour peu que l'on fasse les efforts nécessaires. Ce raisonnement est falsificateur, car “l'égalité des chances” (comme nous l'avons dit précédemment) n'est jamais assurée, puisque la transmission des titres de propriété comme des modèles culturels font que les richesses et le pouvoir se transmettent de génération en génération, dans les mêmes classes.

Quant à la fonction stimulante de l'enrichissement personnel, c'est un argument tronqué.

Pour nous, la coopération et l'entraide (sans lesquelles tout travail, y compris aujourd'hui, serait impossible) sont les seules conditions indispensables au progrès économique et social. La concurrence, au contraire, outre qu'elle conduit les individus à perdre leur vie pour la gagner, génère de formidables gaspillages. Au lieu de regrouper des énergies dans un but commun, elles les dispersent dans une guerre économique. Pour entretenir des débouchés, les bureaux d'études limitent volontairement la durée de vie des produits. De nouvelles gammes, simplement remodelées sortent des entreprises pour faire illusion. Des moyens énormes sont mis dans la publicité et le marketing pour conditionner les consommateurs...

L'efficacité et la rationalité du capitalisme restent pourtant des idées fortement ancrées dans les esprits, notamment en raison de la supposition suivante : l'économie de marché permettrait de satisfaire au mieux les besoins des individus. On va ainsi nous dire : “Si le capitaliste veut vendre, il doit trouver des acheteurs. Si les marchandises ne trouvent pas preneurs, il fera banqueroute a moins de trouver d'autres produits correspondant aux attentes des consommateurs”. La logique de marché pousserait donc les chefs d'entreprise à coller au plus près de la demande... Ce raisonnement est exact... sauf qu'il omet de dire que cette “demande” ne reflète pas les besoins sociaux des populations mais le pouvoir d'achat des différentes classes de consommateurs ! Étant donné que toutes les productions sont assujetties à des objectifs de rentabilité, les besoins des populations non solvables sont ignorés : dans le capitalisme, celui qui n'a pas d'argent n'existe pas.

Cette évidence nous amène à la critique de la monnaie. Celle-ci n'est pas, comme le disent les économistes, un “simple et commode moyen d'échange”. Pour répartir les richesses produites, les humains auraient pu trouver bien d'autres solutions ! Et puis on constate que le capitalisme sait de lui-même s'en passer lorsque cela s'avère opportun : il est par exemple fréquent que des pays négocient entre eux des accords de troc en raison des incertitudes qui planent sur le système monétaire international ! Si la monnaie est partiellement un outil, c'est en tant que support fondamental de la réalisation du profit.

Sans elle, la possibilité d'accumuler des valeurs resterait extrêmement réduite ; sans la thésaurisation (l'action d'amasser de l'argent), le capitalisme ne se serait pas développé !Avec l'argent, le système de domination s'est aussi doté d'une puissante arme d'aliénation idéologique : dans la course aux gains, l'utilité et la valeur sociale des choses passent au second plan, ou sont tout bonnement oubliées. La monnaie, et ce n'est pas une de ses caractéristiques les moins importantes, permet de masquer la réalité des rapports d'exploitation.

Quand un propriétaire extorque une plus-value au locataire, le rapport d'exploitation n'est pas immédiatement visible : le locataire est censé “payer le coût de construction et d'entretien” du logement mais le montant du vol n'est affiché nulle part !

L'exploitation, le vol par l'interface de la monnaie, est une méthode somme toute beaucoup plus habile que l'ancien esclavage, “direct” et brutal... L'argent crée un pouvoir qui échappe à tout contrôle. On le sait : quoi de plus anonyme qu'un billet de banque ? Quoi de plus “indéchiffrable" que les multiples transactions sur les places financières internationales ?

Le refus de la Religion

Des intégrismes (catholiques, islamistes...) aux tendances “modernistes” et “progressistes” voire “révolutionnaires”, la religion est loin de se réduire à une pensée unique. On ne peut combattre cette nébuleuse par la seule référence aux crimes de l'inquisition, aux exactions de ses composantes les plus obscurantistes. C'est au fondement de la religion qu'il faut s'attaquer. Anarchistes, nous ne sommes pas seulement anticléricaux (opposés à l'influence des clergés dans les affaires publiques), nous sommes athées : Cela signifie que nous nions l'existence de toutes divinités en affirmant qu'elles sont de purs produits de l'imagination humaine ! Comment peut-on lutter contre la croyance en Dieu ? La croyance étant hermétique au raisonnement scientifique, Dieu est, par la force des choses, indémontrable et indémontré !Il ne servirait donc à rien de chercher à prouver, d'un point de vue logique, que Dieu n'existe pas. Mais, en portant l'attention sur ce que sous-tend le phénomène religieux, c'est-à-dire en dévoilant ses finalités et ses mobiles non avoués, nous mettrons en évidence les raisons objectives de l'athéisme.

Pour l'individu qui veut se rassurer, la religion est une fuite dans le mysticisme et dans le moralisme : en se soumettant à des commandements supérieurs, il se dépossède de sa responsabilité et de son individualité. Croire en Dieu, c'est se donner un Maître et "Dieu étant tout, le monde réel et l'homme ne sont rien [...] Dieu étant le maître, l'homme est esclave" (Bakounine).

Pour les Églises, qui sont des États, l'ordre moral est le moyen de maintenir les peuples dans la soumission. Elles ont constamment servi les bourgeoisies, béni les armées et excommunié les mutins, tout en utilisant des aspirations populaires à “un monde meilleur” !Proudhon écrivait au sujet de la relation entre te pouvoir et l'Église :“L'idée économique du capital, l'idée politique du gouvernement ou de l'autorité, l'idée théologique de l'Église, sont trois idées identiques et réciproquement convertibles : attaquer l'une, c'est attaquer l'autre... Ce que le capital fait sur le travail, et l'État sur la liberté, l'Église l'opère à son tour sur l'intelligence. Cette trinité de l'absolutisme est fatale, dans la pratique comme dans la philosophie. Pour opprimer efficacement le peuple, il faut l'enchaîner dans son corps, dans sa volonté, dans sa raison“.

Cependant, si nous sommes radicalement hostiles à l'égard de la pensée religieuse, notre lutte ne peut passer par une “interdiction du droit de culte”, interdiction qui serait une mesure à la fois inefficace et contraire à nos principes libertaires. Tant que l'individu, adulte et responsable, veut croire, prier ou faire des pèlerinages, qu'il le fasse librement. Les discriminations sociales contre des individus en fonction de leurs convictions religieuses ne sont pas admissibles.

La question de L'école confessionnelle pose un problème plus épineux, puisqu'il s'agit de la mainmise des religieux sur l'éducation d'individus qui ne sont pas encore “autonomes”. Il n'y a pas de pire embrigadement que celui commis sur des enfants et des adolescents, que ce soit par des Églises, des Partis, des organisations politiques ou des sectes ! Comment combattre cet autoritarisme inqualifiable et qui ne mérite aucune excuse ? Si interdire par la force les écoles confessionnelles produit fatalement des effets contraires à celui recherché (en mettant ces écoles et les religieux en position de victimes), nous pouvons en revanche :

  • Leur refuser toute aide économique.
  • Dénoncer sans relâche leur existence et montrer qu'au delà de tous leurs discours d'apparence “généreuse”, les théologiens s'opposent toujours à la liberté de l'individu, au développement de son autonomie et de son sens critique.
  • Leur opposer surtout un système éducatif offrant les meilleures conditions d'enseignement car c'est la transformation sociale elle-même qui doit en définitive, priver les Églises de leur crédibilité.

Le projet de société anarchiste

Quand on s'aventure à définir les structures d'une nouvelle organisation sociale, il y a deux écueils qu'il faut absolument éviter : être trop vague et être précis ! Être trop vague, c'est se fermer les portes de l'avenir en éloignant de nous ceux qui exigent (et c'est parfaitement compréhensible) des précisions avant de “s'engager”. C'est se condamner à l'immobilité, à la stagnation et à n'être, en définitive, qu'une secte sans importance, dont la seule activité se limite au bavardage, à la négation, à l'agitation stérile. Être trop précis, c'est engager imprudemment l'avenir un avenir sans cesse changeant. C'est risquer d'enfermer la vie sociale dans un schéma prédéterminé, ce qui ne manquerait pas de dégénérer rapidement en un dogmatisme étroit et liberticide.

Entre ces deux pôles, nous tenterons de trouver une juste mesure en exposant les grandes lignes de ce que pourrait être une société anarchiste, sans prétendre apporter toutes les réponses.

Le Fédéralisme libertaire, quelques considérations générales


Le Fédéralisme libertaire contre l'État
Lorsqu'on évoque le fédéralisme, la plupart des gens pensent immédiatement à des pays comme les USA ou la Suisse... De prime abord, il n'est qu'une “variété” de gouvernement et ne semble guère révolutionnaire...

Cependant, étant donné que le fédéralisme signifie “alliance”, prendre ce mot au pied de la lettre pour l'appliquer à l'ensemble de la vie sociale, politique et économique, c'est poser d'emblée une critique radicale du capitalisme et de l'État.

Économiquement. il ne peut exister de véritable alliance qu'entre individus égaux. Politiquement, le fédéralisme libertaire condamne toute puissance militaire et toute institution policière ; il est l'ennemi du centralisme qui conduit à l'asservissement. Qui dit pouvoir central dit mise en tutelle, mise sous surveillance, mise sous commandement, mise sous dictature ! Notons au passage que les politiques de “décentralisation” et de “régionalisation” ne nous rendent pas l'État plus sympathique : s'il a appris à déléguer des responsabilités à des instances territoriales, il n'en est pas devenu plus juste pour autant. Ce sont seulement les méthodes d'oppression qui ont changé !Fédérer, d'un point de vue anarchiste, c'est créer des fédérations à tous les niveaux, en généralisant le principe de la libre association. Il s'agit de coordonner des systèmes autogérés, des petites collectivités aux regroupements les plus vastes, et non pas d'agglomérer des institutions organisées sur un mode autoritaire !

Le fédéralisme libertaire, la notion de responsabilité et de contrat
Le fédéralisme libertaire veut cimenter la société par un lien social dont l'élément essentiel est l'adhésion à des projets et à des oeuvres communes. C'est une nouvelle conception du contrat social, sur la base du volontariat et non de la coercition.

La société libertaire bannit-elle pour autant toute forme de “contraintes” ? Non, puisque nous avons expliqué dans le paragraphe sur la liberté que passer un contrat signifie savoir prendre des engagements et les respecter. Sans vouloir refaire ici de grandes théories sociologiques, mais pour éviter de se fourvoyer dans un optimisme idéaliste, il est important de tenir compte de réalités simples. L'être humain n'est pas “naturellement” plus disposé pour l'entraide que pour la domination (à ce titre il n'a pas de “nature”) et il nous semble incontestable que les individus transforment effectivement, par leurs actions, les structures sociales, et que ces structures sociales agissent à leur tour sur les individus, en créant des contextes, en conditionnant les habitudes, en déterminant les possibilités d'action. C'est ce qu'on appelle en d'autres termes un rapport interactif.

On ne peut alors concevoir l'individu comme un acteur tout-puissant de sa vie et partant de cette idée, nous sommes convaincus qu'une société anarchiste, comme n'importe quelle autre société, ne pourrait fonctionner par la seule “bonne volonté” de ses membres. Ce sont les modes d'organisation qui doivent eux-mêmes entraîner des comportements libertaires, individuels et collectifs.

Le contrat fédératif comporte donc un aspect incitatif et un aspect “contraignant”. Pour préciser notre pensée et prendre l'exemple du travail, c'est justement par une nouvelle organisation de ce dernier que pourra s'entretenir la motivation, l'intérêt que l'on porte à son travail. Dès l'instant où nous sommes mis en mesure de nous réapproprier notre activité professionnelle, où nous ne sommes plus des pions, des rouages, des exécutants, mais des acteurs d'un système qui produit pour tous, très rares sont ceux qui “ne s'intéressent à rien”. Quand nous travaillerons pour nous et non plus pour enrichir des patrons, nous nous apercevrons vite que la “fainéantise naturelle et anti-sociale” n'était qu'un mythe inventé par les dominants pour justifier leurs positions. Par ailleurs, la contrainte du pacte fédératif est une contrainte librement consentie et égalitairement négociée.

Pour bien se comprendre, ce n'est pas la contrainte exercée par un chef. Ce sont les règles, établies par les différentes parties, qui sont “contraignantes” : respecter des horaires, mener jusqu'au bout le projet qui a été décidé collectivement. C'est la contrainte qui découle immanquablement de l'association... Dans le discours des partisans de l'Autorité, c'est d'abord et avant tout le rapport de soumission qui pousse la grande masse des individus à travailler. La motivation y apparaît comme une notion subsidiaire, un simple “plus' : s'il faut “motiver le salarié”, c'est pour qu'il soit plus rentable. Pour nous, les choses ne se posent absolument pas dans ces termes. C'est la contrainte (telle que nous l'avons définie au point précédent) qui est un complément à la motivation quand celle-ci vient à manquer. Et nous connaissons bien ce phénomène dans les associations ou les organisations militantes, quand le caractère rébarbatif de certaines tâches finissent par venir à bout de l'enthousiasme des premiers temps. Mais puisque la contrainte du contrat fédératif ne peut pas être le moteur de la motivation, elle ne peut pas non plus s'y substituer : lorsque l'un d'entre nous n'est plus motivé par ce qu'il fait, on ne peut se contenter de lui rappeler ses engagements. On doit se préoccuper immédiatement de trouver des solutions pour réorganiser son activité afin qu'elle redevienne gratifiante.

Une organisation sociale sans monnaie

La question du lien social, de la responsabilisation et de la contrainte nous amène à reparler de la monnaie. L'idée selon laquelle l'argent est un phénomène indépassable est fortement ancrée dans les esprits et rend très difficile sa contestation. Les arguments pour le maintien de la monnaie s'articulent autour de trois axes principaux :

  • Pour pouvoir gérer la société, nous dit-on, il faut bien évaluer les produits, les actions économiques, il faut bien faire des budgets, estimer des investissements, calculer la valeur des choses à échanger...
  • La monnaie est même censée être l'outil de la justice sociale ; s'il n'y a pas de monnaie, comment allons-nous voir qu'un individu prend “plus que sa part de la richesse collective” ?
  • Et, comble suprême de l'aliénation, la monnaie va jusqu'à véhiculer une image de liberté : “s'il n'est plus possible de vendre les fruits de son travail”, comment le peintre va-t-il pouvoir vivre, puisque ses toiles, c'est le cas de le dire, n'auront plus de prix ? Comment l'écrivain pourra-t-il vendre ses ouvrages ? Comment le musicien pourra-t-il faire payer l'entrée à ses concerts etc. ? Bref, “pouvoir gagner de l'argent” semble être la garantie de l'indépendance...

Dans les faits nous avons vu quelle était la fonction réelle de la monnaie, et nous savons ce que vaut la liberté dans le système monétaire : rien ou pas grand chose ! Concrètement, répondre à ces interrogations, c'est proposer, comme nous tentons de le faire ici, un mode de fonctionnement global de la société, qui intégrerait, dans ses multiples facettes, l'absence de monnaie.

Nous affirmons (et nous insistons sur cette question car on nous l'a souvent posée) que les activités culturelles, loin d'être handicapées par la suppression de la monnaie, seront au contraire décuplées. Tout ce qu'il faut aux individus, ce sont les possibilités matérielles de s'exprimer ; et la véritable création, celle qu'anime la passion, se moque bien des perspectives de profits ! C'est chacun d'entre nous qui, grâce à une réduction massive du temps de travail, aura la possibilité de se cultiver, de peindre, d'écrire, de faire du théâtre, de donner des concerts ; libéré de la logique du profit et du “vedettariat” (cette “élite talentueuse” — ou perçue comme telle —), l'art, production sociale fondamentale, n'en sera que plus populaire et plus authentique.

Nous affirmerons également, au cours des lignes qui suivent la possibilité d'organiser le travail, de coordonner les relations entre les fédérations, d'établir des projets et des objectifs de production, de faire un lien entre le travail et la consommation, sans l'intermédiaire de cet ustensile marchand qu'est la monnaie.

L'organisation fédérale anarchiste

Avant tout, il faut se demander quelles fonctions sociales doivent être organisées et au risque de schématiser, nous allons en répertorier quelques grandes catégories.

Nous avons :

  • La définition des grands objectifs de production, en fonction des besoins recensés.
  • Le fonctionnement interne des “unités de production” : usines, exploitations agricoles, organismes de services aux industries, aux collectivités et aux particuliers...
  • La coordination de ces unités en de vastes réseaux, puisqu'elles ne peuvent exister indépendamment les unes des autres : il faut qu'elles disposent des outils, des produits, des bâtiments et des infrastructures (routes, voies ferroviaires et aériennes...) conditionnant leur bonne marche.
  • La répartition des biens de consommation, des logements...
  • Les services de santé, de sécurité civile, de transports publics...
  • Les structures d'éducation et de formation et plus largement tout ce qui se rapporte à la transmission de l'information et des savoirs.
  • Reste enfin à réguler des conflits de toutes sortes, que ce soit entre deux individus, entre un individu et un groupe, entre deux fédérations, entre des communes ou des régions...

Nous allons maintenant définir de quelle façon s'établiraient les fédérations pour remplir ces fonctions organisatrices, quelles seraient leurs relations ; puis nous expliquerons ce que pourraient être l'autogestion généralisée de la production et l'organisation de la répartition. Nous terminerons par les questions de l'éducation, de l'information et de la gestion des conflits.

Le fédéralisme libertaire : une double dimension

Si l'on observe la vie sociale, nous pouvons constater que, d'un côté, nous vivons tous et toutes dans des lieux : une ville, une région ; de l'autre, nous exerçons des activités spécifiques : notre métier, nos études, notre art, et sur un plan plus ludique, nos loisirs.

Le fédéralisme doit intégrer cette double dimension : nous mettrions en place, sur un plan “géographique”, des fédérations communales, régionales, puis inter-communales et inter-régionales, et parallèlement à ces collectivités, existeraient des fédérations de travailleurs, par branche professionnelle, par méfier, par type de production et de service.

Pour être encore plus concret, il y aurait des fédérations du bâtiment de la construction métallurgique, de l'industrie électrotechnique et de la mécanique, de l'électronique et de l'informatique, de l'agriculture et de l'agroalimentaire, des transports, des services (nettoyage, surveillance technique pour la sécurité des installations, conseil et ingénierie)...

Nous devons également compter avec les multiples associations particulières qui compléteraient l'architecture de la société et qui seraient des actrices irremplaçables du mouvement social et de la convivialité (on ne peut en effet imaginer une société qui ne serait faite que “d'institutions” bien huilées !).

La coopération entre les fédérations

Ce double fédéralisme ne doit cependant pas vous laisser penser qu'il y aurait une frontière nette et étanche entre les fédérations de communes et les fédérations de travailleurs. Elles seraient au contraire, et par la force des choses, étroitement imbriquées.

Si une fédération de production envisage de créer une nouvelle unité, elle ne peut décider seule du lieu d'installation. Ce choix regarde aussi la Commune et la Région, ne serait-ce que pour garantir la meilleure adaptation des infrastructures routières et ferroviaires. Ces fédérations auront d'autant plus leur mot à dire s'il s'agit d'une usine représentant des risques élevés de pollution et d'accidents. De la même façon, les fédérations de la formation professionnelle devront coopérer étroitement avec les fédérations de travailleurs, comme avec les fédérations de Communes, pour décider des stages à mettre en œuvre. Les fédérations du bâtiment se référeront aux Communes qui connaîtront mieux que n'importe quel autre organisme de statistiques, les demandes en logements. Les transports publics, ou les organismes de santé, planifieront toujours leurs implantations et leur développement d'après les informations que leur auront transmises les diverses fédérations concernées par la mise en oeuvre de ces projets (sur les capacités techniques disponibles et les besoins sociaux).

En ce qui concerne l'organisation de la répartition des biens, elle serait prise en charge par des fédérations de consommateurs créées au sein des communes. Les fédérations de travailleurs livreraient les produits à des organismes communaux qui géreraient un réseau de dépôts, autogérés par les habitants, par quartiers, villages etc. Car s'il faut bien que des travailleurs s'emploient à assurer le fonctionnement quotidien de ces structures, leur particularité serait d'être contrôlées directement par les individus qui s'y inscriraient. Ces deux sortes de fédérations, de production et de consommation, seraient en relation constante, afin de garantir l'adéquation entre l'offre” et “la demande”.

Le rôle des Communes et des Régions dans une société anarchiste

Le fédéralisme communal mérite que l'on s'y arrête un instant, car il doit être, à notre avis, relativisé. En ce début de 21e siècle et pour les sociétés industrialisées, il serait absurde de concevoir une organisation sociale basée exclusivement sur des entités géographiques.

La production et la distribution s'organisent en réseaux à une échelle mondiale ; avec l'accroissement des possibilités de communication et de transports, les individus ne limitent plus leur socialisation à un quartier ou à une ville. Et tant mieux : si certains se plaisent à déplorer “la fin des vies de quartiers” on ne regrettera pas “l'esprit de clocher” qui était leur corollaire. Ceci dit, la commune, dans une société libertaire, continuerait d'être indispensable pour toutes les activités sociales de “proximité”. En collaboration constante avec d'autres communes et fédérations de travailleurs, les habitants pourront y décider des plans d'aménagement de l'espace (urbanisme). C'est là que se coordonneraient la gestion des fédérations de consommateurs, celle des structures éducatives, des organismes d'information et des services collectifs tels ceux de l'équipement sanitaire, de la voirie, de la sécurité civile (prévention contre les risques d'incendies et risques industriels...). C'est dans les communes que pourraient se créer des organismes chargés de la répartition et de l'entretien du parc de logements, sous forme de régies de quartiers. Il faudra, en outre, coordonner les relations entre les communes et ce au niveau mondial, afin d'éviter qu'une région, naturellement plus riche qu'une autre, ne s'octroie des privilèges et de régler les problèmes de choix de production pouvant se poser entre différentes régions du monde.

Sur le plan politique, les communes et leurs fédérations sont appelées à être des lieux de débats par le biais de forums locaux, ouverts à tous sans distinction (réflexions sur les problèmes rencontrés, expression des critiques et des propositions, élaboration de projets...).

L'autogestion généralisée de la production

Le fédéralisme libertaire ne va pas sans l'autogestion qui est la prise en main, concrète et quotidienne, par les individus et les collectivités d'individus, de la vie sociale, économique, politique et culturelle.

Autogestion et mandatements

Dans ce système, où il n'y a ni économie de marché ni planification autoritaire, c'est la population qui décide et valide les grandes orientations, lors d'assemblées des Fédérations, de réunions de Communes, de Régions etc. Comme il est impossible que “tout le monde s'occupe de tout”, des individus sont mandatés pour coordonner la mise en application des politiques ainsi définies et des équipes sont chargées d'étudier et de préparer des projets, d'entretenir les relations entre les fédérations et de faire circuler l'information. Si les mandatés prennent des initiatives, ils le font dans le strict cadre de leurs mandats, ils n'ont pas de pouvoir décisionnel à proprement parler. Ils ne disposent d'aucun moyen coercitif pour imposer ces décisions et peuvent être révoqués à tout moment s'ils ne respectent pas leurs obligations.

Autogestion et propriété

Les unités et réseaux de production n'appartiendraient à aucun groupe en particulier. C'est l'ensemble de la collectivité humaine qui les posséderait. Les fédérations, donc les individus égaux qui les composent, en auraient la gestion. Elles décideraient de construire telle usine, de lancer tel type de fabrication ou de service, de transformer un site industriel ou de l'abandonner ; elles coordonneraient la circulation et l'utilisation des matières premières et des machines.

Mais elles ne seraient pas “propriétaire” des moyens de production, au sens où elles ne pourraient pas en disposer pour procéder à des transactions au seul bénéfice de leurs membres. Dans notre idée, les fédérations ne sont ni des “corporations”, ni des “cartels économiques”. Chaque fédération s'intègre dans une politique dont le premier objectif est la satisfaction des besoins de tous. Elles ne sont que des outils de cette politique globale et collective.

L'autogestion et le statut du travailleur

L'autogestion implique un statut radicalement nouveau pour les travailleurs. Nous ne serions plus des salariés de telle ou telle entreprise capitaliste, aux ordres d'un patron et de ses cadres du personnel et autres petits chefs. Nous serions des adhérents à des fédérations, des “travailleurs fédérés”, tout simplement ! Nous prendrions part à la vie de notre fédération, nous assisterions à diverses réunions pour décider de l'organisation de notre travail, pour régler les conflits (qui surgissent inévitablement dans n'importe quel groupe), pour faire des bilans d'activité ou pour formuler des propositions...

Le contrat que nous passerions avec notre fédération (concernant les heures de travail, l'occupation d'un poste défini, etc.) serait alors un vrai contrat : établi à égalité avec les autres et non dicté par un “entrepreneur” sous la menace du chômage !Là encore, il nous faut préciser que nous n'y déciderions pas “unilatéralement” de nos orientations professionnelles. Comme nous l'avons dit, notre liberté est forcément une liberté sociale et l'on ne peut jamais espérer “faire exactement ce qui nous plaît”, sans se soucier des problèmes collectifs. Si par exemple, en fonction de phénomènes de mode quelconque sur tels ou tels métiers, des fédérations sont en “sur-effectif", il faudra bien qu'elles prennent des mesures, surtout si d'autres branches ont du mal à trouver de nouveaux adhérents ! Le cas échéant, la décision serait prise, après concertation entre les fédérations, de bloquer, pour un temps, les adhésions dans certains domaines professionnels. De toute manière, il ne servirait à rien que 300.000 individus exercent dans l'informatique si 200.000 suffisent pour réaliser les objectifs de production.

Autogestion et emploi

Si parler “d'emploi” rappelle peut-être trop l'organisation actuelle du salariat, nous le reprenons dans le sens où les individus auraient cette garantie de pouvoir s'employer à exercer un métier. Aucune contrainte économique ne poussant les fédérations à une aveugle logique de rentabilité à court terme, elles auraient toute latitude pour ajuster constamment l'organisation du travail aux variations de la population active (les personnes en âge de travailler) et celles de la productivité (l'efficacité que confèrent les progrès technologiques au travail).

Les travailleurs seraient seuls juges de la durée du temps de travail à effectuer, et des organismes de formation prendraient les initiatives adéquates pour rendre possible toutes les “restructurations” (alors qu'aujourd'hui, décrocher un stage “sérieux” relève du parcours du combattant !).

L'autogestion et la rotation des tâches

La non-division du travail est la condition sine qua non de l'égalité sociale et politique.

Nous entendons souvent l'objection suivante : “Qui va réclamer en priorité de travailler sur des chantiers d'immeubles, de décharger des camions, de faire du nettoyage industriel, s'il peut choisir d'occuper un poste de dessinateur, de médecin, d'architecte ou de conseiller technique ?... Vous ne trouverez personne et le système sera bloqué.“ Cet argument sous-tend deux questions différentes : un travail serait refusé soit parce qu'il est trop pénible, soit parce qu'il n'est pas assez (ou pas du tout) valorisant.

À la première question, nous répondrons qu'il n'est pas tolérable que des individus soient cantonnés, toute leur vie durant, à des travaux de forces, à des tâches répétitives, alors que d'autres se réservent les travaux les plus agréables, les plus variés, les moins fatigants, sinon, il ne servirait à rien de parler d'égalité.

Quant à la seconde question, elle reflète bien l'aliénation de notre époque ! C'est en effet le système capitaliste et méritocratique qui attribue à certaines tâches un caractère “subalterne” alors que d'autres sont socialement sur-valorisées. Dans les faits, nous savons bien qu'aucun travail n'est plus sot qu'un autre, puisque le balayage des rues est aussi indispensable que l'ingénierie industrielle. C'est une raison de plus pour montrer que l'objection ne tient pas, car dans un système où tous les travaux seraient également considérés, il n'y aurait plus cette course au prestige que nous connaissons aujourd'hui.

Nous pourrions enfin nous demander si la mise en œuvre de la rotation des tâches ne pose pas de problèmes insurmontables. Si nous la concevons de manière simpliste, en pensant qu'un individu “doit faire tous les métiers, au moins une fois”, elle est une utopie irréalisable. Heureusement, à ce niveau, toutes les adaptations sont possibles : d'une part, la rotation peut s'opérer sur des mois ou des années, si le poste exige un long apprentissage et une grande expérience ; d'autre part, elle n'est pas un but en soi. Nous n'irions pas tenir une comptabilité, en mois ou en heures, avec des barèmes pour chaque travaux, de ce que font les autres ! Tout en tenant compte des contraintes, des impératifs particuliers liés aux différents métiers, l'essentiel sera que chacun prenne globalement sa part de travaux pénibles (selon, bien entendu, ses capacités physiques). Rien n'empêcherait un ingénieur ou un enseignant de se sortir périodiquement du travail théorique pour participer à des travaux de voirie ou de constructions ! Rien n'empêcherait que les individus partagent leur semaine, leur mois ou leur année entre deux emplois, l'un plus plaisant et l'autre plus monotone. Il nous semble qu'il y a là une question d'éthique incontournable.

La régulation de la consommation. L'organisation de la répartition.

Le lien entre le travail et la consommation

Nous pensons que le fait de devoir travailler pour pouvoir consommer est quelque chose qui va de soi. Si dans la société actuelle toutes les variantes de refus du travail (absentéisme ou chômage volontaire...) sont totalement légitimes, comme manifestation d'une résistance à l'exploitation, nous réaffirmons, une fois de plus, que nous ne sommes “contre le travail” mais contre la façon dont il est organisé par les capitalistes.

Nous en parlions dans le paragraphe sur la responsabilité et la motivation : dans une société où nous aurions la liberté de maîtriser notre travail, de le faire pour nous autant que pour les autres, il serait bien étonnant que la “fainéantise” prenne une ampleur telle que l'on aurait à s'en protéger. Pourtant, il nous faut bien envisager des cas de ce genre. Imaginons qu'au sein de notre commune, l'un d'entre nous refuse de s'investir dans quoi que ce soit, ou qu'il s'inscrive dans un collectif de travailleurs et qu'il manque régulièrement à son poste, ou qu'il passe ses journées de travail en se fichant de la bonne marche du collectif. Et bien, après avoir tout tenté pour comprendre ce qui ne va pas, pour lui proposer d'autres arrangements, et si ces tentatives s'avèrent infructueuses, il devra assumer sa “mauvaise volonté”. Nous lui dirons d'aller chercher une autre commune, un autre collectif de travail qui l'accepte ! Enfin si des groupes d'individus ne veulent pas travailler dans le cadre des fédérations de la société anarchiste, parce qu'ils refuseraient, par exemple, “l'industrialisation ” (à l'instar de certains écologistes d'aujourd'hui), ils seront bien évidemment libres de vivre comme ils le souhaitent. S'ils veulent se regrouper pour vivre en communauté autonome, pourquoi pas ! S'ils veulent vivre en autarcie dans la misère matérielle, en se privant de ce qu'apporte le progrès technologique, cela est leur affaire et ne regarde qu'eux.

On nous a posé la question des dizaines de fois : en l'absence de monnaie, et si les individus ne sont plus tenus de gérer un budget, comment éviter que les produits les plus rares, les plus beaux, les plus récents, soient pris d'assaut ? Si, dans un dépôt, on met en “libre service” tous les disques lasers du stock, il se pourrait effectivement que les premiers ne laissent rien pour les autres ! (bien qu'une société libertaire, engageant à la responsabilité, nous inciterait sans doute à adopter des comportements radicalement différents). Les fédérations de consommateurs peuvent facilement trouver des méthodes pour “réguler” l'accès des produits à leurs adhérents. Les systèmes du prêt et de la commande n'existent-ils pas déjà dans notre société ? Rien n'empêcherait de les généraliser. Toutes les nouveautés (en matériels audiovisuels, informatiques...) pourraient, dans un premier temps, être mises en prêt, afin de pouvoir servir successivement à de nombreux individus, dans l'attente de leur fabrication en grande série. Toutes les demandes particulières de produits plus ou moins spécifiques, pourraient donner lieu à des réservations. Pour ce qui est de l'alimentation, il ne serait guère difficile de prévoir une distribution mesurée et surveillée des denrées rares. Les fédérations de consommateurs chargeraient les travailleurs des dépôts de veiller à ce que personne ne fasse d'abus : si tel ou tel individu se sert chaque fois avec les meilleurs produits, le rôle des “permanents” serait de lui opposer un refus et de discuter avec lui,quitte à poser le problème lors d'une assemblée générale de l'organisme si la situation devenait conflictuelle. Mais en arriver à de telles “extrémités” serait certainement très rare.

Le logement pose sans doute des problèmes plus complexes. Deux questions doivent être soulevées : celle de la propriété et celle de la répartition proprement dite. Hostile à la propriété privée des moyens de production, nous sommes pour la propriété d'usage. Cela veut dire qu'un individu est considéré propriétaire de biens lorsqu'il les utilise pour lui-même. Ainsi, son logement devient une propriété inaliénable. Tant qu'il y habite, personne ne peut le lui reprendre sans son consentement et pour quelque motif que ce soit. Le principe de l'accumulation du patrimoine par l'héritage disparaît. Par contre, il resterait toujours la possibilité de laisser, de son vivant, un logement aux personnes de son choix, à condition qu'elles y emménagent.

Ensuite, l'œuvre constructive de la révolution sera jugée sur la capacité à fournir à chaque individu, à chaque famille, un logement disposant de tout le confort techniquement possible. Dans les zones urbaines, on devra repenser entièrement l'occupation des sols. Les quartiers résidentiels et les cités HLM, manifestation criante de l'injustice sociale, devront matériellement disparaître pour reconstruire des habitations, collectives ou individuelles, dans un souci constant d'égalité. Ce qui n'exclurait pas, au contraire, des plans “d'urbanisme” diversifiés et originaux, ayant fait l'objet de débats publics au sein des Communes. Mais, nous direz-vous, comment les Communes vont-elles gérer la répartition des résidences individuelles et des appartements en habitation collective ? Une fois de plus, il nous faut prendre les choses dans l'ordre : c'est la demande qui doit commander la production. Supposons un cas de figure : si l'ensemble de la population exprime le souhait d'un lotissement individuel, et bien l'idée de l'habitat collectif n'aura plus qu'à être purement et simplement abandonnée ! Tout dépendra des besoins et des envies exprimées par les habitants, et, durant la période où se mettra en place cette transformation, les Communes répartiront provisoirement, par la négociation, le parc de logements disponibles. Quant aux résidences les plus luxueuses, les Communes pourraient décider de les socialiser et de les transformer en résidences de villégiature, de santé, en lieux de vie etc. Toutes les solutions sont une fois de plus imaginables.

L'éducation libertaire

En parlant de l'éducation après la production et la répartition, nous ne voudrions pas laisser croire que nous la considérons moins importante. L'éducation a continuellement suscité un très fort intérêt de la part des anarchistes, conscients que la personnalité de l'individu, sa psychologie et son sens éthique commencent à se modeler dans les premières années de sa vie.

Nous définirons l'éducation libertaire en quelques grands points. Inscrite dans l'égalité d'une société sans classes, l'éducation doit être organisée pour donner à chacun les mêmes possibilités d'accès au savoir et ce dans tous les domaines. Dans le cadre du refus de la division du travail “manuel/intellectuel”, nous devons être sensibilisés et incités très tôt à toutes les formes d'activités sociales et économiques, des plus simples aux plus complexes. L'éducation libertaire rejette l'endoctrinement. Ce n'est pas en assenant un discours “anarchiste” à des “élèves”, autrement dit en employant des méthodes contraires à nos fins, que les enfants et les adolescents apprendront à penser librement. Le système éducatif d'une société anarchiste leur donnera les moyens intellectuels de leur autonomie en développant au maximum leur sens critique.

Il en découle que l'école libertaire sera publique et laïque. Non pas une laïcité d'État mais une laïcité garantissant une liberté d'initiative tous azimuts. Si l'éducation ne peut être laissée à des religieux ou à des sectes, l'école doit être un espace où l'on étudie et où l'on débat de toutes les questions, où l'on apprend à réfléchir et à argumenter, à construire ses idées personnelles. S'il ne sera pas permis à des professeurs “d'enseigner une religion” (ou “d'enseigner” le fascisme !), les programmes seront conçus pour passer au crible les discours théologiques et idéologiques afin de comprendre leurs tenants et leurs aboutissants. Un débat ouvert sur la société intègre forcément l'intégralité des interrogations philosophiques, scientifiques et politiques.

L'accès au savoir ne doit pas être limité à une tranche d'âge : tout adulte doit pouvoir choisir des temps d'études, la durée de ces périodes étant fixée par les Fédérations de l'Éducation (en fonction de leurs moyens).

L'organisation des systèmes éducatifs doit associer les travailleurs de l'éducation, les jeunes et, dans une certaine mesure, les parents. Bien entendu nous ne pouvons présager ici de ce que seraient les relations parents-enfants dans une société libertaire. L'émancipation des jeunes des tutelles parentales impliquerait qu'ils assument le plus tôt possible leur indépendance. Selon nous, la socialisation des individus ne passe pas forcément par la famille, même “non-autoritaire”. Si tout enfant a besoin de repères, de “référents”, l'instauration d'une société libertaire oblige à une réflexion nouvelle sur “l'autorité parentale”.

L'information

L'information, dans une société autogestionnaire, aurait une importance capitale. Être informé est la première condition pour que les populations opèrent des choix politiques en toute connaissance de cause. Aujourd'hui, les médias nous abreuvent de faits d'actualité, mais les informations sur la gestion des entreprises ne sont pas accessibles. Les comptabilités publiques sont, de par leur complexité, inutilisables par le commun des mortels ! Le système de dominance actuel a d'ailleurs intérêt à augmenter cette complexité pour justifier l'existence d'une élite qui, elle, “sait” (ou feint de “savoir ?) ce qui se cache derrière les multiples graphiques et équations économiques ! Il nous faut distinguer deux types d'informations : les informations de caractère “professionnel” et celles relatives aux actualités politiques, culturelles, etc.

Les Fédérations informeraient leurs adhérents et la population du bilan de leurs activités. Elles rendraient compte de leurs problèmes, des différentes innovations technologiques, des nouveaux investissements envisagés (en moyens techniques et humains) ou des relations qu'elles entretiennent. Elles présenteraient aux consommateurs les produits fabriqués, leur mode de diffusion, leur qualité etc. (ce qui remplacerait la publicité marchande qui désinforme le public plus qu'elle ne l'informe).

Les médias de l'audiovisuel, de la radio et de la presse écrite, seront l'œuvre de communes, de régions, de regroupements particuliers, selon toutes les affinités possibles. Étant donné l'absence de monnaie, les médias de la presse écrite ne pourront pas vendre leurs publications Ces dernières seront forcément gratuites. “Mais alors, nous demanderez-vous, s'il n'y a plus la sanction du marché, comment seront déterminées les quantités de tirages ?”. C'est une nouvelle fois, la demande exprimée par les individus (et retransmise par les Communes) ou les statistiques sur l'écoulement des titres dans les dépôts de distribution, qui fourniront les indications nécessaires aux organismes éditeurs. Ils auront pour mission d'imprimer un ensemble de titres, dans les proportions définies par les Communes. S'ils ne peuvent publier tous les titres, ils s'engageront à fournir les matériels et les matières premières pour que les associations aient les moyens de s'auto éditer (la répartition des moyens techniques sera évidemment faite dans la mesure des possibilités, des stocks de papier disponibles...). En fin de compte, la seule limite à l'édition sera “physique” : les quantités de papier et la capacité productive des imprimeries. Et les petites associations y trouveront un immense avantage car elles ne seront plus handicapées par le sacro-saint “seuil d'autofinancement”. Dans l'audiovisuel, le but sera aussi de garantir une “production” grandement diversifiée. Cela n'exclut pas l'existence de grandes “chaînes”, organisées comme les autres structures sociales sur la base de l'autogestion, avec une part des émissions conçues et animées par des professionnels. En effet, les métiers de l'animation et du journalisme ne s'improvisent pas, du moins si l'on veut conserver une certaine exigence de qualité. Comme dans la presse, les fédérations des métiers de l'audiovisuel mettront les moyens adéquats à disposition de groupements associatifs.

La gestion des conflits

La société libertaire ne serait pas une société “idéale”, sans conflits, et ces conflits n'auraient pas tous la même envergure et la même gravité. Les conflits au sein d'un collectif de travail ou d'une fédération ne posent pas de problèmes particuliers : c'est aux travailleurs de ces collectifs d'établir leurs règles de fonctionnement. Le contrat, en cas de non-respect des clauses, peut être rompu. Libre alors à chaque individu et groupe d'individus de se positionner dans d'autres collectifs de travail si des problèmes “d'incompatibilités d'humeurs” s'avèrent insolubles. Les divergences entre deux fédérations (sur un plan de travail, sur des livraisons, sur une occupation des sols...) peuvent être réglées par la négociation. Au besoin, les deux fédérations en appelleraient à une commission inter-fédérale de conciliation.

La démocratie directe par la voie du suffrage peut se pratiquer tant que les enjeux liés à des choix de gestion ne suscitent pas d'opposition politique réelle et tant que l'unanimité n'est pas nécessaire à la cohésion sociale. Il n'y aurait pas de quoi épiloguer des mois pour décider si telle rue va devenir piétonne, si un quartier doit être rénové ou si l'on doit, dans l'unité de production où l'on travaille, réorganiser des postes ! De la même façon, l'absence d'unanimité entre des fédérations régionales ne doit pas bloquer pendant des années la construction d'un axe routier... Après une information et un débat ces questions peuvent donc être tranchées par un vote des mandatés fédéraux ou par référendum.

De plus, les procédés de vote pourraient varier selon l'importance relative des problèmes. Pour les décisions de moindre importance, la majorité simple suffirait. Dans d'autres cas (par exemple : le déplacement d'un site d'une unité de production entraînant une réorganisation de l'activité professionnelle pour les travailleurs de ce site) on pourrait appliquer la majorité des trois quarts ou des deux tiers ; autant de modalités devant être définies par les Fédérations.

Des conflits plus sérieux, d'ordre politique, peuvent se poser. Ce serait le cas de divergences portant sur le choix de société. Prenons un cas de figure théorique : la question de la production et de la circulation automobile. Il serait bien évidemment de l'intérêt de tous de développer au maximum les transports collectifs, plus économiques en énergie et plus “intelligents” car plus “rationnels”. Toutefois, il n'est pas difficile d'imaginer des désaccords sur ce point. Certains seraient radicalement “contre l'automobile”, au nom d'un “anti-productivisme” rétrograde, alors que d'autres seraient partisans de conserver une production importante de véhicules et de confortables infrastructures routières et surtout autoroutières. Comment régler la question lorsque qu'un blocage de ce type peut mener jusqu'à des affrontements ? Et lorsqu'on voit la détermination d'une frange de nos “écolos” d'aujourd'hui, on ne peut douter que la question des autoroutes, qui pour nous ne justifierait au fond aucune “dramatisation”, sera prise très au sérieux ! Il n'y a pas ici de “remèdes miracles” : que la majorité impose son choix à la minorité ou que cette dernière puisse opposer un droit de veto, dans les deux cas, une partie de la population se fait léser. La seule solution reste la recherche maximale du consensus : cela passe par une information complète des individus sur les sujets en question, des débats, une disposition des fédérations pour la diplomatie. On peut en effet penser qu'en y consacrant le temps qu'il faut une solution de compromis pourrait être trouvée.

Ceci dit n'oublions pas qu'aucun mode de prise de décision ne peut concilier des choix qui ne sont pas conciliables, et rendre inutile le militantisme d'opposition. L'important est que ces oppositions s'expriment par des arguments et non par la violence physique.

Nous aurions pu prendre des exemples plus sérieux : des collectivités religieuses pourraient revendiquer la mainmise sur l'éducation de leurs enfants. D'autres réactionnaires pourraient lutter en faveur d'un retour à “l'ordre ancien”, à l'autoritarisme, à l'économie marchande. Face à ces contestations, nous ne devrons employer ni la répression ni la censure ; comme le système libertaire sera jugé sur pièces, il faudra faire en sorte qu'il fonctionne suffisamment bien pour couper ces mouvements de toutes bases sociales.

En tout état de cause, si le mode de règlement des conflits en société anarchiste ne peut être parfait, la plus magnifique des victoires serait d'en avoir fini avec la barbarie guerrière, avec ces gouvernements et machineries politico-militaires qui enrégimentent les foules dans de sinistres farces patriotiques et sanglantes ; et c'est bien cette possibilité que nous offrirait une société débarrassée des États, où les différentes régions du monde seraient fédérées dans une union mondialiste et où le désarmement serait la règle. Après ces conflits de nature “collective” , nous devons aborder ceux de type inter-individuel : les agressions, les vols, les crimes... Pour poser correctement le problème, nous savons que la “délinquance” est, dans sa quasi intégralité, le résultat d'une société inégalitaire et de l'oppression. Plus de 80 % des individus emprisonnés le sont pour des raisons économiques : “voleurs”, “escrocs”, “dealers”. La monnaie n'est pas “la cause” du vol mais elle le facilite grandement, justement parce que l'argent n'a pas d'odeur. Sans la monnaie, nous pourrions déjà éviter toute incitation à la fraude, à l'escroquerie, au cambriolage. Sans la frustration économique générée par le modèle de la consommation de masse et la misère, on peut supposer, sans risquer d'être utopistes, que les actes d'agression et de vol pour ces motifs financiers ne se poseraient plus.

Par contre, aucune société, aussi juste et égalitaire soit-elle, ne pourra complètement éradiquer les agressions sexuelles ou les crimes passionnels. Si l'on ne peut penser qu'en société anarchiste, “tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes ”, on peut espérer réduire drastiquement le nombre des agressions et des crimes de ce genre. En effet les relations entre les individus ne sont pas indépendantes de l'organisation sociale. Quand sont affirmées, et pratiquées dans les faits, l'égalité et la liberté sociale, ces relations, basées aujourd'hui sur les modèles de domination, de possession et de jalousie, changeraient forcément de nature. Les mutations dans les rapports affectifs toucheraient d'abord la vieille institution de la “famille” : certains voudraient, dans ces années de “crises”, nous la présenter comme la cellule de base, le “cocon” premier ; grâce auquel l'individu se construit ! C'est pourtant l'inverse : la famille réduit le nombre des repères de l'individu, restreint son champ de socialisation, lui inculque finalement, dès le plus jeune âge, les notions d'obéissance et surtout d'exclusivité, c'est-à-dire de fidélité. Cette éducation se traduit ultérieurement par les sentiments de jalousie et de possession maladive. En provoquant une révolution culturelle, la révolution sociale modifierait profondément les “savoir-être”.

Cependant, face aux individus, même en nombre moindre, qui représenteraient toujours un danger pour autrui, comment devrait procéder la société anarchiste ? Nous ne pouvons accepter ni la justice “spontanée” des foules, avec ses méthodes expéditives - le “lynchage” de l'accusé(e) - ni l'institution judiciaire, supposant un appareil de contrôle et une police. Nous pensons que l'organisation sociale fédérative doit dans ce cas aussi, se doter de structures “autogestionnaire” : ce sera aux communes de mandater, non pas des “juges ” tout puissants, mais des commissions, chargées d'enquêter sur les faits, et, éventuellement, d'assurer un suivi social de tel ou tel individu reconnu “coupable”. C'est seulement si la personne n'est plus maître de ses actes que la Commune peut décider de la placer dans une structure de soins. L'essentiel étant pour ne pas reproduire les hôpitaux psychiatriques et les prisons de notre époque, de garantir un contrôle collectif et la totale transparence des procédures. Il n'y aurait donc plus de jugement définitif et chaque action de sanction (dont le nombre serait, rappelons-le, finalement extrêmement réduit) prendrait la forme d'un questionnement sur les causes de ces “déviances ”. Car la société libertaire ne saurait “juger” sans se remettre en cause : si un individu a été violent envers sa compagne ou son enfant, c'est qu'il subsiste une frustration et que les modèles de rapports affectifs entre les individus doivent être de nouveau l'objet d'un débat collectif.

La pratique révolutionnaire

Le projet que nous venons d'exposer donne un sens à notre action dans les différentes luttes que nous essayons d'impulser. Il structure nos premiers refus et propose une suite à notre condamnation des systèmes de domination.

Reste à expliquer ce qu'est notre pratique révolutionnaire, quelles formes de luttes nous devons mettre en place, quels sont les moyens à employer pour parvenir à nos fins.


La révolution

Les intérêts des exploiteurs étant inconciliables avec ceux des exploités, les conflits sociaux sont la permanente expression de la lutte de classes, et la révolution en est le possible aboutissement. Nous n'envisageons pas la révolution comme un “grand soir”. Nous savons très bien que rien ne se fait “par magie” du jour au lendemain. La révolution est un long processus. C'est au fur et à mesure du développement d'un mouvement social qu'elle se construit. De la dynamique des luttes naissent de nouvelles prises de conscience ; des expériences et des débats au sein de ce mouvement émergent des projets d'alternatives sociales.

C'est lorsque le rapport de force entre exploiteurs et exploités bascule en faveur des seconds que se produit la rupture : lorsque les salariés déclenchent une grève générale et commencent à exproprier les patrons, à faire fonctionner les entreprises et les services publics pour leur compte collectif.

La grève générale expropriatrice est en effet l'étape “pivot” du processus révolutionnaire. Dès que se produit cette rupture, il faut continuer sur la voie de l'auto-organisation, de l'autogestion et du fédéralisme. Les organisations de lutte, dont se sera doté le mouvement social au cours des années antérieures, seront les outils de cette réorganisation.

Les syndicats, les associations de quartiers, les diverses associations et organisations politiques anarchistes fourniront les premières structures d'autogestion afin de coordonner au plus vite les services publics, la production des biens et leur répartition.

Enfin, aucune “chasse aux sorcières” ne devra être pratiquée : un individu qui aura précédemment été flic, curé, ou patron, s'il accepte les principes de la nouvelle société, sera reconnu l'égal des autres. Il ne pourra lui être tenu rigueur de son ancienne positon sociale, ceci afin d'éviter des “tribunaux révolutionnaires” de sinistre mémoire.

Révolution et violence

La plupart du temps, l'idée de la révolution déclenche une peur, celle de la violence. Or la violence n'est-elle pas déjà présente dans les rapports sociaux du système capitaliste et étatiste ? Des guerres entre États jusqu'au quotidien des salariés, la violence physique et psychologique est là. Alors oui, la révolution sera forcément confrontée à ce problème. On ne peut imaginer la bourgeoisie et la classe politique se laisser déposséder de leurs biens et de leur pouvoir sans réagir. Aujourd'hui même, ils s'attellent à mater les révoltes : les Renseignements Généraux de la police fichent les éléments “subversifs ”, les milices patronales chargent les piquets de grèves, des entreprises de gardiennage louent leurs services à des propriétaires pour expulser des squatters... Dès que l'État et le patronat se sentiront menacés dans leur existence, ils emploieront tous les moyens de répression à leur disposition.

Face à cette réaction du Pouvoir, le mouvement révolutionnaire devra s'organiser pour sa défense. Il faut cependant veiller à ce que cette violence défensive soit assumée et contrôlée collectivement afin d'éviter que certains ne soient tentés d'en faire une stratégie en tant que telle (en se constituant en groupes ou en “branches armées”).

En un mot : aucune apologie de la violence n'est acceptable car nous la haïssons plus que tout. Néanmoins, aucun renversement de l'ordre actuel ne pourra se faire d'une façon totalement pacifique. Le mouvement révolutionnaire doit par conséquent la prévoir, sans perdre son objectif fondamental : l'expropriation des exploiteurs, le démantèlement de l'État et la mise en place immédiate d'une organisation sociale fédéraliste et autogestionnaire.

Finalement, la question que l'on nous pose fréquemment est bien de savoir si “le jeu en vaut la chandelle” : le risque que représente la tentative d'une révolution n'est-il pas trop grand ? Et au lieu de s'engager dans une telle aventure dont nous pourrions ressortir brisés, ne vaudrait-il pas mieux se contenter de victoires et d'avancées partielles ? En d'autres termes, ne devrions-nous pas abandonner l'ambition révolutionnaire au profit d'une forme de “réformisme radical”, c'est-à-dire se contenter des luttes sociales pour faire reculer peu à peu la domination ?.

Le problème ne se pose pas ainsi. D'abord, il y a des moments dans l'histoire où le mouvement social, se trouvant en position de force, représente un danger inacceptable pour le Pouvoir. Ce n'est donc pas le mouvement social qui choisit forcément l'instant de la confrontation. Ensuite, les révolutions ou les mouvements insurrectionnels ne se font pas “sur commande”. Ce sont des “lames de fond” et non des produits de décisions purement rationnelles. Mai 68 n'était prévu par personne, pas plus que l'ampleur prise, il y a quinze ans, pas le mouvement des squats en Hollande. Enfin la peur de passer le “point de non-retour” est souvent ce qui a bloqué les mouvements sociaux (la première illustration de ce phénomène fut la “paralysie” des esclaves révoltés de Spartacus devant Rome) et l'on constate que ces hésitations ont eu des conséquences plus catastrophiques que les tentatives révolutionnaires affirmées dans des contextes trop défavorables. Tout ceci pour dire que la très grande part de spontanéité des phénomènes révolutionnaires nous interdit de penser à les “programmer”. Aucune organisation, aucun parti ne peut prétendre déclencher une révolution ou en retarder l'échéance. Par contre, nous la souhaitons car elle est le seul moyen de mettre fin au système actuel et à ses violences. Nous agissons pour lui donner toutes les chances de réussite et quand une tentative de ce type se produit, notre rôle doit consister à ce qu'elle soit la plus constructive possible, à être prêts à contrer les oppositions des partis contre-révolutionnaires et la réaction de l'État. Si le risque est effectivement grand, il est encore plus dangereux de faire comme si nous pouvions vivre tranquillement sans subir les coups de l'organisation sociale autoritaire. Si une partie d'entre nous peut toujours s'en sortir par la “démerde individuelle”, la soumission ne mène fatalement qu'à plus de misère. Si les luttes sociales reprennent, elles déboucheront tôt ou tard sur de nouveaux affrontements d'envergure contre la bourgeoisie. À nous de faire en sorte que ces affrontements ne se produisent pas en pure perte, qu'ils ne soient pas des soubresauts pour retomber ensuite dans une société toujours aussi inégalitaire et destructrice des individus, mais que nous franchissions le pas pour conquérir notre totale liberté.

Contre l'autoritarisme révolutionnaire

L'image de la révolution a lourdement pâti des exactions et des crimes commis par les révolutionnaires autoritaires. Sous la Révolution française en 1793, la Terreur est mise à l'ordre du jour sous la pression des sans-culottes qui voient en elle la possibilité de démasquer les accapareurs et les “ennemis de l'intérieur”. Tout d'abord tournée contre les modérés (girondins, dantonistes...) elle se retournera ensuite contre le mouvement égalitariste, contre les sans-culottes, les enragés et les clubs populaires, en se révélant comme l'outil d'un pouvoir ennemi de la révolution sociale. La révolution bolchevique en Russie, la révolution chinoise et autres révolutions dites “socialistes”, sans exception, n'ont fait qu'instaurer la dictature de bureaucraties, d'un capitalisme d'État qui exploitait et opprimait l'immense majorité. Les pratiques autogestionnaires et les aspirations à l'auto-organisation furent canalisées puis détruites systématiquement par les nouvelles classes dirigeantes qui s'évertuèrent à réprimer tout ce qui n'était pas conforme à leur “ligne”, pour préserver leur pouvoir et leurs intérêts de classe.

La révolution anarchiste doit adopter des pratiques conformes à ses fins et c'est pourquoi nous rejetons les préceptes du marxisme-léninisme et du trotskisme : l'avant-gardisme, l'idée “d'étape transitoire”, la “dictature du prolétariat”.

À première vue, il semblerait que marxistes et anarchistes soient d'accord sur la disparition de l'État. Dans un texte intitulé L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, Engels écrit : “Avec la disparition des classes sociales disparaîtra inéluctablement l'État. La société qui réorganisera la production sur la base de l'association libre et égale des producteurs, reléguera la machine d'État à la place qui lui convient : au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ”. Marx, de son côté a été fort peu prolixe sur la “future société”.

Mais lorsqu'on aborde la question de la “transition”, notre point de vue devient inconciliable avec celui des marxistes-léninistes. Pour ces derniers, le passage au socialisme s'effectue via la dictature du prolétariat et l'instauration d'un “État ouvrier” : “Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour centraliser tous les instruments de production dans les mains de l'État, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante“ (Manifeste du parti communiste, 1848). Pour Lénine, “il est nécessaire d'utiliser provisoirement les instruments, les moyens et les procédés du pouvoir de l'État contre les exploiteurs, de même que pour la suppression des classes, la dictature provisoire de la classe opprimée est indispensable“.

Soyons sérieux : premièrement la “dictature du prolétariat” est un non-sens. Le prolétariat est ce qu'il est parce qu'il est exploité et dominé. Si ce n'est plus le cas, il n'existe plus. Et s'il n'existe plus, comment pourrait-il exercer sa “dictature ” et sur qui ? Pour nous, une telle rhétorique n'est que le prétexte pour justifier la dictature pure et simple du Parti unique ! Deuxièmement, un État ne peut dépérir de lui-même. Au contraire, il fait tout pour rester debout et se renforcer ! Le stalinisme n'était donc pas la “dégénérescence d'un État ouvrier” (pour reprendre les mots des trotskistes) mais la suite sinistre et logique de la prise de pouvoir bolchevique. La seule période transitoire que nous reconnaissons est celle durant laquelle se travaille la perspective révolutionnaire, et, après la rupture, celle où les nouvelles structures fédéralistes et autogestionnaires se mettent en place et prennent leurs marques.

Par ailleurs, les résultats obtenus étant conditionnés par les méthodes employées, nous affirmons que la fin ne justifie pas les moyens mais qu'elle y est contenue. L'avant-gardisme, qui correspond au rôle dirigeant d'une “élite auto-proclamée” sur la “masse”, est contre-révolutionnaire par essence. Aucune formation idéologique, aucune organisation ne pourra émanciper les individus en leur imposant l'obéissance, en les dirigeant. Cette vision des choses conduit au résultat inverse : elle tue toute liberté, fait naître de nouveaux chefs, pires que les précédents ! Notre émancipation ne pourra se faire que par notre propre action, directe, c'est-à-dire sans charger quiconque de nous conduire, de nous guider ! Au concept d'avant-garde, nous opposons ceux de “forces d'influences” et de “minorités agissantes”. Selon les contextes, il existe en permanence des individus, des groupes, des organisations qui prennent des initiatives, qui jouent, à un moment donné, des rôles d'instigateurs, de catalyseurs.

C'est dans ce sens que les organisations anarchistes spécifiques sont indispensables à la construction et à la politisation d'un mouvement social révolutionnaire. C'est aux militant(e)s anarchistes de se regrouper pour constituer un pôle d'influence : pour convaincre, pour apporter critiques, analyses et propositions anarchistes, pour défendre les principes d'auto-organisation, pour impulser des luttes sur les bases de la révolution sociale... Mais ces organisations ne peuvent et ne doivent prétendre à l'encadrement ou à la direction de ces mouvements.

Contre le réformisme et l'électoralisme

Comme nous l'avons dit plus haut, l'État n'est pas un outil neutre. Le conquérir pour tenter de mener une politique plus juste, pour, en quelque sorte, tenter “d'humaniser” le capitalisme est une véritable utopie. Aucun gouvernement de “gauche” ne pourra tenir ses promesses, tout simplement parce qu'en acceptant les règles du jeu de l'économie de marché et de la propriété privée des moyens de production, il sera contraint de faire la politique correspondant aux intérêts des véritables détenteurs du pouvoir : les patrons d'industrie, les groupes financiers, les multinationales. Voilà pourquoi la politique de gauche est un mythe.

Nous présenter aux élections pour tenter d'être élus n'est donc pas notre combat. La seule chose qui compte, c'est le rapport de force que seront capables d'établir les exploités, face aux patrons et aux gouvernants. L'abstention aux élections municipales, régionales, législatives ou présidentielles est un leitmotiv du mouvement anarchiste. L'abstention est l'expression d'un refus : celui de se prêter à la mascarade des partis démocrates. Nous y ajoutons immédiatement un distinguo capital : l'abstentionnisme du “pêcheur à la ligne” est tout aussi dangereux que l'acte du citoyen qui, se croyant “responsable", met un bulletin de vote dans une urne, en signant l'arrêt de mort de son propre pouvoir politique. Notre abstentionnisme n'a rien d'un acte passif : il est un moyen d'intervenir en dénonçant la “politique-spectacle” et en affirmant la nécessité d'une prise de conscience du prolétariat.

Il n'est pas rare que l'on nous reproche cette tactique, en nous accusant de “faire le jeu de la droite, voire de l'extrême droite”. En 1981, il fallait “donner sa chance à la gauche”, et puis on verrait.. Depuis, on a vu ! Bien sûr, il restera toujours les indécrottables pour nous certifier “qu'avec la droite, la situation aurait été encore pire”. Ce raisonnement du “moindre mal” peut mener loin, très loin ! Si loin que l'on a pu entendre, en 1995, de lamentables dialogues entre partisans de la gauche, certains se demandant si un “Chirac social” ne valait pas mieux qu'un “Balladur qui avait fait confiance à Pasqua...” ! On atteint ici les sommets de la politique de comptoir ! Reste l'argument “choc ” :“En ne votant pas, vous favorisez la progression de l'extrême droite ! “. Notre réponse est claire : l'histoire nous a suffisamment montré que les démocraties n'ont jamais pu (ou voulu) barrer la route au fascisme. En Espagne, en 1936, vaincu dans les urnes, le fascisme, cinq mois plus tard, rejaillissait avec d'autant plus de force dans la rue. Et puis, s'il faut parler de “ceux qui font le jeu du FN”, parlons-en ! À ceux et celles qui ont la mémoire courte, rappelons juste quelques faits, afin de montrer combien la gauche, historique et actuelle, s'est employée à pérenniser un système et des méthodes, qui, de fait, constituèrent un terreau fertile au fascisme : ce sont les élus socialistes du Front Populaire qui en 1940 votèrent les pleins pouvoirs à Pétain (excepté trente-six d'entre eux). C'est la gauche socialiste qui laissa la Révolution espagnole se faire écraser, en refusant de lui vendre des armes. C'est encore elle qui enferma les réfugiés espagnols dans des camps de concentration avant de les livrer aux fascistes. C'est le socialiste Jules Moch qui a inventé, en mars 1948, les CRS. C'est le général Bigeard, spécialiste de la torture, celui qui envoyait des camions pour ramasser les morts d'interrogatoires qu'on jetait à la mer qui déclarait en 1981, à propos de la victoire de la gauche : “Vous savez, ça ne me gêne pas. J'ai fait deux guerres coloniales. Toutes sous régime socialiste”. C'est Mitterrand qui parla, avant les élections présidentielles de 1988, de “seuil de tolérance” au sujet de l'immigration. C'est bien Fabius qui déclara : “Le Pen pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses “ (quelles bonnes questions pose Le Pen ? Aucune !) ; c'est bien la gauche qui multiplia les camps de rétention pour les clandestins, alors qu'il n'en existait qu'un seul sous Giscard !... Alors, que les électeurs et électrices de gauche n'essaient pas de donner des leçons aux anarchistes sur ce sujet ! Si c'était être naïf que de voter à gauche en 1981, c'est aujourd'hui être masochiste !

L'implication dans les luttes

La politisation des revendications

Les anarchistes apparaissent parfois tellement radicaux que certains les imaginent indifférents aux luttes sociales ; plus exactement, une logique du “tout ou rien” les éloignerait des combats de “terrain”. C'est là bien méconnaître l'histoire et l'actualité du mouvement ! En décidant d'entrer dans les syndicats dans les années 1890, les anarchistes marquèrent profondément le syndicalisme ouvrier pour en faire, dans les années qui précédèrent la Grande Guerre, en France comme dans les autres pays latins, une puissance avec laquelle durent compter la bourgeoisie, les gouvernements et les politiciens sociaux-démocrates.

Aujourd'hui, nous ne concevons pas notre militantisme sans un investissement dans les luttes quotidiennes. Ceux ou celles qui se contenteraient de prêcher “la bonne parole” sont bien éloigné(e)s de notre anarchisme social.

Ceci étant réaffirmé, il faut comprendre sur quelles bases politiques nous nous impliquons dans les luttes revendicatives. Quand nous réagissons contre les conditions de vie qui nous sont faites, contre les actes d'oppression de l'État et les conséquences de l'exploitation du capitalisme, nous sommes amenés, disons de manière “spontanée”, à revendiquer.

Mais la question des revendications est plus complexe qu'elle n'y parait. Nous voyons, dans un premier temps, que nombre d'entre elles sont autant de “réactions” immédiates, émanant de refus élémentaires.

La première chose à faire si l'on veut s'opposer à l'exploitation d'un patron, c'est bien évidemment d'exiger des augmentations de salaires, de meilleures conditions de travail et la réduction du temps de travail. Alors que l'intérêt du patronat est de nous payer toujours moins en nous obligeant à travailler toujours plus vite et/ou plus longtemps, ces luttes peuvent s'inscrire dans une dynamique de contestation globale du système. Nous disons “elles peuvent”, car cela n'a rien d'automatique. Et l'on comprend ici que les revendications, en elles-mêmes, ont des implications politiques bien différentes selon le sens qu'on leur donne et les buts qu'on leur associe.

Expliquons-nous : si l'on reprend l'exemple de l'augmentation de salaire, deux types de discours (au moins) sont possibles.

Les grandes centrales syndicales réformistes dénoncent en permanence (et encore !) l'insuffisance des revenus, affirment qu'il faut limiter les inégalités, mettre en oeuvre une politique économique plus juste. etc. Dans le même temps, elles feront tout pour vous empêcher d'aller plus loin. Pour elles, il ne peut pas être question de vouloir s'attaquer à l'existence même du patronat. Le but associé à la revendication reste un simple aménagement du salariat et donc du capitalisme. Dans les faits, nous savons que ce réformisme a mené à de continuels replis et à de perpétuels désenchantements.

L'autre discours, celui dont nous sommes partisans, consiste à dire, chaque fois que l'occasion nous en est donnée : “Effectivement. nous devons contrer, dans l'immédiat, les intérêts des patrons. Revendiquer l'amélioration constante des conditions de travail, agir autant de fois que possible pour augmenter le prix de notre travail, c'est maintenir la pression contre nos exploiteurs, c'est lutter pied à pied contre eux. Mais le but que nous poursuivons n'est pas le “compromis”. Tant que le salariat existera, il y aura exploitation et inégalités. Notre but est donc que les salariés s'organisent pour abolir ce système“. À nous ensuite d'expliquer notre projet sociétaire. Telle est la façon dont nous concevons la politisation d'une revendication “immédiate”.

Contre les manipulations idéologiques

S'impliquer dans les luttes sociales, c'est aussi dénoncer toutes les désinformations, toutes les manipulations idéologiques. Prenons de nouveau quelques exemples.

Le “trou” de la sécurité sociale

Si, sur votre lieu de travail, vous pouvez démontrer chiffres à l'appui, que le fameux “trou de la Sécu” dont les médias nous rabâchent tant les oreilles n'existe pas, vous aurez certainement l'attention de votre auditoire, tellement ceux qui dénoncent ce bluff sont rares. Pourtant les chiffres ne sont pas secrets, tout le monde peut y avoir accès. Et ils nous apprennent des choses intéressantes ! On s'aperçoit que le déficit consiste avant tout en des factures impayées. Les 56,4 milliards de “trou” de 1993 se décomposent comme suit : 35,9 milliards impayés par le patronat et 9,2 milliards impayés par l'État. À cela se rajoutent 19,1 milliards de prise en charge par le régime général des déficits des autres régimes vieillesse (militaires, exploitants agricoles, artisans et commerçants...). Au total 67,6 milliards de francs de charges indues, sans lesquelles le régime général aurait été excédentaire de plus de 10 milliards de francs ! Cela n'est encore rien en comparaison de ce que nous coûtent les trusts pharmaceutiques avec des médicaments vendus dix fois leur prix ! Et puis, vu l'ampleur des inégalités économiques dans la répartition des salaires, des revenus et des patrimoines, parler de déficit de la Sécu est définitivement inadmissible.

Sachez que si l'on prend les deux millions de ménages les plus riches, l'équivalent de leurs privilèges se chiffre, ne serait-ce qu'en terme de revenus, à plus de 800 milliards de francs français par an (ce chiffre représente la différence entre le revenu réel de ces ménages et le revenu moyen, estimation établie d'après les données sociales de l'INSEE... et il ne s'agit là que d'un calcul des revenus déclarés au fisc !). Que sont en comparaison, les quelques 60 milliards qui “manqueraient” à la Sécu ? Le déficit invoqué n'est qu'un moyen pour justifier la transformation du besoin de santé en un marché ouvert à l'appétit de profits de grands groupes financiers !

La “lutte contre l'exclusion”

La “lutte contre l'exclusion” fait l'objet d'un vaste consensus : on voit même des patrons se “mobiliser” sur le sujet et nous vanter les mérites de l'entreprise citoyenne”.

Cela devrait suffire à nous faire pressentir le piège...

Idéologiquement, “l'exclusion” est une notion falsificatrice. Nous n'allons pas nier que des individus sont, en grand nombre, “exclus” durablement du monde du travail, cela est un fait. Or, si l'on suit cette idée, on pourrait dire que toute inégalité est une forme “d'exclusion”, donc que le capitalisme marche a coup d'exclusion...

Le modèle de “l'exclusion” (avec le concept de société “duale”) ne fait pas simplement référence aux inégalités et aux privations. De façon plus perverse, il a l'immense avantage de masquer la réalité de l'exploitation. Cette nouvelle représentation de l'univers social envoie la lutte des classes aux oubliettes au profit d'une nouvelle frontière qui sépare la majorité des “indus” d'une minorité “d'exclus”. Elle présuppose implicitement l'homogénéité des premiers ou, du moins, minimise les contradictions d'intérêts à l'œuvre dans le “ventre” de la société. Par ce jeu de langage, le pouvoir tente d'opposer une “catégorie” d'exploités à une autre. Les salariés embauchés sont qualifiés de “privilégiés” par rapport à ceux qui sont au chômage, au RMI ; précaires ou “sans domicile fixe”.

L'action sociale et caritative

Avec la paupérisation d'une partie croissante de la population, l'action sociale est devenue l'argument de vente des partis. Cette action sociale est une véritable gestion de la misère : on fait des logements “pour les pauvres”, des architectes inventent la “borne de survie” pour les SDF et des mairies se mettent à éditer des “guides” à leur intention ! Avec le RMI, la charité (bien ordonnée !) est devenue, en 1984, une affaire d'État Les crédules de gauche y verront un formidable “progrès social”. Pour nous, le RMI banalise le statut de “miséreux” : loin d'être un “progrès” il installe durablement dans la misère des centaines de milliers d'individus qui ne pourront plus (ou très difficilement) sortir de ce système.

Les associations caritatives se multiplient et les bonnes âmes nous disent : “N'allez surtout pas critiquer cela ! Vous ne pouvez pas dire que ça ne sert à rien” ! Est-ce bien comme cela qu'il faut aborder les choses ? Ce n'est certainement pas aux anarchistes que l'on pourra reprocher de ne pas pratiquer l'entraide et la solidarité. Seulement à la différence des associations et organisations caritatives et humanitaires, nous affirmons que la solidarité ne peut être séparée de la lutte politique et sociale. La solidarité doit s'exercer dans la lutte car c'est cette dernière qui doit primer. C'est une question de choix : on peut toujours décider dans un élan de grande générosité de s'occuper des personnes en difficulté, mais ces efforts seront fournis en pure perte si aucune dynamique de résistance ne se crée ! À en croire leurs gestionnaires, les “restos du cœur” seraient l'œuvre du siècle. Récemment, ils fêtaient dans la joie leurs dix années d'existence. Quelle magnifique victoire ! Ces dix années sont au contraire la preuve que ce genre d'initiative est totalement incapable de changer quoi que ce soit. Qu'ont-ils donc fait en dix ans pour s'attaquer aux causes de la misère, ou de “l'exclusion” comme ils disent ? Qu'ont-ils donc fait en dix ans, à part jouer objectivement le jeu des dominants, en s'attelant à “gommer” les manifestations trop évidentes de la grande pauvreté ? Les bénévoles de ces associations, qui croient sincèrement se rendre utiles, auraient mieux fait de réfléchir à des actions plus offensives et forcément plus politiques, ce qui, par ailleurs, n'aurait pas été contradictoire avec la pratique de l'entraide !Les humanitaires ont cru pouvoir donner des leçons aux militants politiques, en se vantant de leur pragmatisme et de leur sens du “concret”. Malheureusement pour eux, ils n'ont pas a être fiers de leur bilan ! La banalisation de l'action sociale n'a même pas empêché que se mettent en place les plus abjectes “chasses aux pauvres”. Faut-il s'en étonner ? Le système “d'encadrement des exclus” semble si bien huilé que nombre de politiciens, toutes tendances confondues, s'autorisent maintenant à déclarer “la manche” intolérable : on l'a vu cet été 1995 à Pau (mairie socialiste), Tarbes (communiste), La Rochelle (Michel Crépeau, radical de gauche), Valence (Ah, mairie de droite !), Toulon (FN). Dans leur logique, puisque tout est fait pour “la réinsertion” ou pour assurer du moins un “minimum vital”, ceux qui restent dans la rue n'ont pas d'excuse. Et voilà les “zonards” et les “SDF” culpabilisés et criminalisés aux yeux des “honnêtes citoyens” !

La “défense de l'emploi”

Au nom de la “défense de l'emploi” , on va tenter de nous faire avaler les plus grosses couleuvres comme la généralisation des petits boulots (pudiquement appelés “emplois de proximité”) ; les cadeaux au patronat vont se multiplier sous forme de primes et d'exonérations de charges...

Les politiques “anti-chômage” se suivent et se ressemblent. C'est que les gouvernements, quelles que soient leurs inclinations “libérale” ou “social”, ne maîtrisent en rien le jeu économique mondial et, n'étant que les gestionnaires politiques des intérêts de la bourgeoisie, n'ont pas de solution réelle à proposer. À quoi peuvent-ils se raccrocher ? Entre autres, à des relents de protectionnisme (rappelez-vous la campagne publicitaire “nos emplettes sont nos emplois”) qui favorisent le terrain à toutes les divagations nationalistes et xénophobes. Depuis longtemps le Parti communiste a choisi le camp du “repli sur la Nation” avec son “Produisons français“ Sans trop d'efforts, le Front national a pu enchaîner sur le “Produisons avec des Français“, jusqu'à aujourd'hui où l'application du principe de la préférence nationale s'accélère : des centaines de maîtres auxiliaires n'ont pu avoir de postes pour cette raison, et la discrimination raciste est monnaie courante sur le marché du travail.

La réduction, le “partage” et “l'aménagement” du temps de travail

Contre le chômage, une seule solution semblerait efficace : la réduction du temps de travail. Sachant que le débat sur le sujet ne pouvait être évité, la classe dirigeante s'est aussitôt munie de formules “nouvelles”. En effet la réduction du temps de travail est une revendication historique du mouvement ouvrier ; marquée d'un caractère trop “subversif', elle ne pouvait être reprise telle quelle. Quand au siècle dernier les travailleurs commencèrent à lutter pour les “3×8” (huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de repos), ce n'était pas pour ménager le capitalisme, mais dans l'esprit de le combattre. Jusque dans les années soixante-dix, la réduction du temps de travail s'associait à une sévère critique : on ne voulait plus “perdre sa vie à la gagner”. Pour la bourgeoisie, il fallait donc présenter la réduction du temps de travail comme une simple solution conjoncturelle (et parmi d'autres) à la “crise de l'emploi”. Ses modalités d'application devaient également satisfaire aux exigences impératives du patronat en matière de flexibilité. Ainsi apparurent les gris-gris du “partage”, de “l'aménagement” et de “l'annualisation du temps de travail”. Trois expressions fortement synonymes car toutes se rejoignent sur un point : les salariés sont appelés à “faire des sacrifices” par “solidarité avec les demandeurs d'emploi”. Des travailleurs se voient contraints d'accepter des diminutions de leurs payes ou de partir en pré-retraite avec moins des trois quarts de leur salaire... Il est probable que ces politiques n'auront qu'un effet très limité sur l'emploi. Nous en serons de toute façon les seuls perdants. Dans l'hypothèse où le taux de chômage viendrait réellement à baisser, soyons sûrs que ce phénomène s'accompagnera d'une précarité accrue et d'un nivellement des salaires par le bas. C'est inacceptable. Pour notre part, nous défendons la réduction massive du temps de travail non seulement sans perte du pouvoir d'achat mais en nous opposant à tout blocage des salaires. Et nous affirmons que la lutte contre le chômage et la précarité passe obligatoirement par une contestation globale du système : dans le cadre du marché capitaliste, il n'y a pas de solution qui permette de faire l'économie d'un combat de classes.

Fédérer les luttes !

Cette volonté de mener un combat global se traduit par le refus de cloisonner les luttes en de multiples terrains d'interventions spécifiques.

L'erreur serait de s'enfermer dans des revendications catégorielles. Il ne faut pas que des réalités quotidiennes, sans aucun doute diverses et différentes, nous conduisent à “saucissonner” le mouvement social. Nous n'allons pas raisonner comme les dominants qui sont les premiers à promouvoir “l'individualisation des problèmes”, et à diviser le prolétariat en multipliant les statuts sociaux. Nous savons bien que la menace du chômage concerne tous les salariés. Alors, dire que les individus qui sont privés d'emploi ont des intérêts propres à défendre et qu'ils doivent par conséquent “s'organiser de manière autonome” est un discours dangereux, aussi dangereux que celui des salariés qui se cantonnent dans un corporatisme frileux et confortable. Revendiquer une “augmentation du RMI” ou son “extension aux moins de 26 ans” ne peut conduire nulle part sinon à renforcer cette gestion de la misère que nous dénonçons. Il faut en finir avec ces stratégies de “clientélisme” : les individus salariés, au chômage ou touchés par la grande pauvreté, ont les mêmes ennemis et les mêmes intérêts. De ce fait. ils doivent se mobiliser ensemble, sur des objectifs communs.

Plus largement, tous les combats d'émancipation et de libération, qu'ils soient ciblés contre le sexisme, le racisme, le militarisme, le fascisme, le cléricalisme, etc., ne peuvent aboutir que s'ils s'unissent dans une action de classe contre l'État, le capitalisme et la religion.

De notre point de vue, on ne peut “combattre le Front national” sans dénoncer les responsabilités de la droite comme de la gauche, et surtout, sans avoir à proposer un projet sociétaire global. On ne peut faire de l'antimilitarisme sans s'attaquer aux notions d'État et de Nation. On ne peut non plus faire de l'antiracisme sans combattre sur le fond le principe de la “nationalité”. On ne peut faire de l'anti-sexisme, défendre la contraception et la liberté d'avortement sans s'en prendre aux fondements de la religion (et son approche du “droit à la vie”). On ne peut s'atteler à la défense de la protection sociale sans avoir à prendre position sur la collaboration de classe que représente la gestion paritaire des organismes en question. On ne peut s'investir dans des revendications sur l'école sans récuser l'élitisme qui sévit dans l'enseignement (public ou privé), sans combattre l'inféodation du système éducatif aux besoins du patronat et sans s'opposer à la fois aux églises et la laïcité d'État. Tous les problèmes sont étroitement liés entre eux et font partie d'une unique et même problématique politique. Voilà la conviction qui inspire chacune de nos prises de positions.

En guise de conclusion...

L'objet de cette brochure n'est pas de livrer “clefs en main” un projet et une méthode. Certains la trouveront trop précise et catégorique, d'autres l'estimeront trop floue et incomplète. L'essentiel est qu'elle joue son rôle d'outil militant, en permettant à ceux et celles qui ne connaissent pas, ou mal, l'anarchisme de le découvrir ou de mieux l'appréhender. C'est une contribution qui s'intègre à notre effort : refaire de notre mouvement une force politique et sociale conséquente, capable d'influer sur le cours de l'histoire.

L'anarchisme conduit à remettre beaucoup de choses en question ; et nous pouvons nous référer à des expériences révolutionnaires (dont la plus importante est celle réalisée en Espagne en 1936-38), aucune société n'ayant jamais encore pu se développer sur le long terme.

Nous sommes conscients de l'ampleur du changement que nous souhaitons, des difficultés que cela pose. Mais nous sommes convaincus que l'anarchisme n'est pas une théorie dépassée comme certains “historiens” veulent trop souvent le faire croire. En embrassant l'ensemble des problèmes d'actualité, l'anarchisme est à même d'apporter, dans les sociétés industrialisées comme dans celles à dominante rurale, une réponse à la question sociale. Cette question peut se résumer en une phrase : comment organiser la société pour que les individus vivent égaux et libres ? C'est une interrogation qui tenaille l'humanité depuis ses débuts, depuis les révoltes d'esclaves de l'Antiquité, les jacqueries du Moyen Âge, la Révolution française, les Révolutions russes, espagnoles... Nous n'avons pas ici traité de l'aspect historique de l'anarchisme : ce ne pouvait être le sujet d'une si courte brochure. Ce que nous pouvons dire, c'est que l'anarchisme, sur l'échelle du temps, de la société et comme doctrine politique constituée, est un mouvement finalement récent : à peine plus d'un siècle. L'histoire n'étant pas prédéterminée, le seul sens qu'elle peut prendre sera celui que les individus, décidés à vaincre l'oppression, sauront lui imprimer. Inutile donc de se lamenter sur “l'éternelle loi du plus fort”, cette “maudite nature humaine” (qui n'existe que dans les esprits) ou “l'éternelle” loi qui fait de l'homme un loup pour ses congénères. Inutile enfin d'attendre que les “mentalités” changent pour se lancer dans la lutte sociale car elles ne se modifieront qu'au fil des événements.

 

Les seuls combats perdus d'avance sont ceux que l'on refuse de mener !


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Les paroles suivantes sont la déclaration de Ravachol, lors de son procès, en juin 1892

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Si je prends la parole, ce n'est pas pour me défendre des actes dont on m'accuse, car seule la société, qui par son organisation met les hommes en lutte continuelle les uns contre les autres, est responsable. En effet, ne voit-on pas aujourd'hui dans toutes les classes et dans toutes les fonctions des personnes qui désirent, je ne dirai pas la mort, parce que cela sonne mal à l'oreille, mais le malheur de leurs semblables, si cela peut leur procurer des avantages? Exemple : un patron ne fait-il pas des voeux pour voir un concurrent disparaître; tous les commerçants en général ne voudraient- ils pas, et cela réciproquement, être seuls à jouir des avantages que peut rapporter ce genre d'occupations? L'ouvrier sans emploi ne souhaite-t-il pas, pour obtenir du travail, que pour un motif quelconque celui qui est occupé soit rejeté de l'atelier? Eh bien, dans une société où de pareils faits se produisent on n'a pas à être surpris des actes dans le genre de ceux qu'on me reproche, qui ne sont que la conséquence logique de la lutte pour l'existence que se font les hommes qui, pour vivre, sont obligés d'employer toute espèce de moyen. Et, puisque chacun est pour soi, celui qui est dans la nécessité n'en est-il pas réduit a penser :
« Éh bien, puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à hésiter, lorsque j'ai faim, à employer les moyens qui sont à ma disposition, au risque de faire des victimes! Les patrons, lorsqu'ils renvoient des ouvriers, s'inquiètent-ils s'ils vont mourir de faim? Tous ceux qui ont du superflu s'occupent-ils s'il y a des gens qui manquent des choses nécessaires? »
Il y en a bien quelques-uns qui donnent des secours, mais ils sont impuissants à soulager tous ceux qui sont dans la nécessité et qui mourront prématurément par suite des privations de toutes sortes, ou volontairement par les suicides de tous genres pour mettre fin à une existence misérable et ne pas avoir à supporter les rigueurs de la faim, les hontes et les humiliations sans nombre, et sans espoir de les voir finir. Ainsi ils ont la famille Hayem et le femme Souhain qui a donné la mort à ses enfants pour ne pas les voir plus longtemps souffrir, et toutes les femmes qui, dans la crainte de ne pas pouvoir nourrir un enfant, n'hésitent pas à compromettre leur santé et leur vie en détruisant dans leur sein le fruit de leurs amours.
Et toutes ces choses se passent au milieu de l'abondance de toutes espèces de produits. On comprendrait que cela ait lieu dans un pays où les produits sont rares, où il y a la famine. Mais en France, où règne l'abondance, où les boucheries sont bondées de viande, les boulangeries de pains, où les vêtements, la chaussure sont entassés dans les magasins, où il y a des logements inoccupés! Comment admettre que tout est bien dans la société, quand le contraire se voit d'une façon aussi claire? Il y a bien des gens qui plaindront toutes ces victimes, mais qui vous diront qu'ils n'y peuvent rien. Que chacun se débrouille comme il peut! Que peut-il faire celui qui manque du nécessaire en travaillant, s'il vient à chômer? Il n'a qu'à se laisser mourir de faim. Alors on jettera quelques paroles de pitié sur son cadavre. C'est ce que j'ai voulu laisser à d'autres. J'ai préféré me faire contrebandier, faux monnayeur, voleur, meurtrier et assassin. J'aurais pu mendier : c'est dégradant et lâche et même puni par vos lois qui font un délit de la misère. Si tous les nécessiteux, au lieu d'attendre, prenaient où il y a et par n'importe quel moyen, les satisfaits comprendraient peut-être plus vite qu'il y a danger à vouloir consacrer l'état social actuel, où l'inquiétude est permanente et la vie menacée à chaque instant.
On finira sans doute plus vite par comprendre que les anarchistes ont raison lorsqu'ils disent que pour avoir la tranquillité morale et physique, il faut détruire les causes qui engendrent les crimes et les criminels : ce n'est pas en supprimant celui qui, plutôt que de mourir d'une mort lente par suite de privation qu'il a eues et aurait à supporter, sans espoir de les voir finir, préfère, s'il a un peu d'énergie, prendre violemment ce qui peut lui assurer le bien-être, même au risque de sa mort qui ne peut être qu'un terme à ses souffrances.

Voilà pourquoi j'ai commis les actes que l'on me reproche et qui ne sont que la conséquence logique de l'état barbare d'une société qui ne fait qu'augmenter le nombre de ses victimes par la rigueur de ses lois qui sévissent contre les effets sans jamais toucher aux causes; on dit qu'il faut être cruel pour donner la mort à son semblable, mais ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu'on ne s'y résout que pour l'éviter soi-même.
De même, vous, messieurs les jurés, qui, sans doute, allez me condamner à la peine de mort, parce que vous croirez que c'est une nécessité et que ma disparition sera une satisfaction pour vous qui avez horreur de voir couler le sang humain, mais qui, lorsque vous croirez qu'il sera utile de le verser pour assurer la sécurité de votre existence, n'hésiterez pas plus que moi à le faire, avec cette différence que vous le ferez sans courir aucun danger, tandis que, au contraire, moi j'agissais aux risques et périls de ma liberté et de ma vie.
Eh bien, messieurs, il n'y a plus de criminels à juger, mais les causes du crime a détruire! En créant les articles du Code, les législateurs ont oublié qu'ils n'attaquaient pas les causes mais simplement les effets, et qu'alors ils ne détruisaient aucunement le crime; en vérité, les causes existant, toujours les effets en dé couleront. Toujours il y aura des criminels, car aujourd'hui vous en détruisez un, demain il y en aura dix qui naîtront.
Que faut-il alors? Détruire la misère, ce germe de crime, en assurant à chacun la satisfaction de tous les besoins! Et combien cela est difficile à réaliser! Il suffirait d'établir la société sur de nouvelles bases où tout serait en commun, et ou chacun, produisant selon ses aptitudes et ses forces, pourrait consommer selon ses besoins. Alors on ne verra plus des gens comme l'ermite de Notre-Dame-de-Grâce et autres mendier un métal dont ils deviennent les esclaves et les victimes! On ne verra plus les femmes céder leurs appâts, comme une vulgaire marchandise, en échange de ce même métal qui nous empêche bien souvent de reconnaître si l'affection est vraiment sincère. On ne verra plus des hommes comme Pranzini, Prado, Berland, Anastay et autres qui, toujours pour avoir de ce même métal, en arrivent à donner la mort! Cela démontre clairement que la cause de tous les crimes est toujours la même et qu'il faut vraiment être insensé pour ne pas la voir.
Oui, je le répète : c'est la société qui fait les criminels, et vous jurés, au lieu de les frapper, vous devriez employer votre intelligence et vos forces à transformer le société. Du coup, vous supprimeriez tous les crimes; et votre œuvre, en s'attaquant aux causes, serait plus grande et plus féconde que n'est votre justice qui s'amoindrit à punir les effets.
Je ne suis qu'un ouvrier sans instruction; mais parce que j'ai vécu l'existence des miséreux, je sens mieux qu'un riche bourgeois l'iniquité de vos lois répressives. Où prenez-vous le droit de tuer ou d'enfermer un homme qui, mis sur terre avec la nécessité de vivre, s'est vu dans la nécessité de prendre ce dont il manquait pour se nourrir?
J'ai travaillé pour vivre et faire vivre les miens; tant que ni moi ni les miens n'avons pas trop souffert, je suis resté ce que vous appelez honnête. Puis le travail a manqué, et avec le chômage est venue la faim. C'est alors que cette grande loi de la nature, cette voix impérieuse qui n'admet pas de réplique : l'instinct de la conservation, me poussa à commettre certains des crimes et délits que vous me reprochez et dont je reconnais être l'auteur.
Jugez-moi, messieurs les jurés, mais si vous m'avez compris, en me jugeant jugez tous les malheureux dont la misère, alliée à la fierté naturelle, a fait des criminels, et dont la richesse, dont l'aisance même aurait fait des honnêtes gens!
Une société intelligente en aurait fait des gens comme tout le monde!

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